Parenthèse chinoise, ou une courte histoire de stop

visite de xi'an chine

Depuis notre arrivée dans l’Empire du Milieu, nous avons déjà parcouru près de quatre mille kilomètres en levant le pouce. L’occasion pour moi de partager avec vous mes impressions sur cette ivresse maintes fois ressentie en pratiquant l’auto-stop en Chine. Après avoir traversé le Guangxi via la Route des hommes, puis arpenté le Yunnan, c’est le Sichuan que nous sillonnons actuellement !

De Chengdu à Xi’An en passant par Mianyang, Guang Yuan et Baoji, nos derniers jours de voyage ont été un parfait condensé de tous les succincts bonheurs que nous pouvons toucher du doigt sur la route. Voici pourquoi…

Nuit onirique à Mianyang :

Non sans mal, nous laissons derrière nous Chengdu, ayant pour projet de rejoindre Xi’An qui marquera notre entrée sur la Route de la Soie, puis de traverser le désert de Gobi. L’immense capitale du Sichuan n’entend malheureusement pas les choses ainsi : elle continue de nous attirer au creux de ses filets dans un rayon de plus de cent kilomètres !

Après une première journée de route, nous sommes donc contraints d’établir notre campement en banlieue de Mianyang, sur les hauteurs du péage autoroutier que nous ne parvenons à fuir. Ainsi, nous plantons notre tente sous les lumières andrinoples d’une statue difforme, qui domine l’imposante deux fois deux voies. Entre néons criards et feux de croisement éblouissants, nous devenons l’espace d’une nuit souverains de la chaussée. Plongés dans cette incandescence carmine, nous buvons au goulot deux bières bon marché, gobant à la volée quelques cacahuètes épicées. Le piment : évangile du Sichuan.

auto-stop en chine
Faire du stop, c’est accepter avec délice tous ces petits moments volés à l’ennui / Crédits photo @Macadam Pixels

Face à cette autoroute qui nous refoule et nous aspire à la fois, nous nous imaginons demain  : appel du voyage, quête de l’ailleurs, rêves à venir. Nous franchissons mentalement les portes de la vieille ville de Xi’An et fantasmons langoureusement sur notre aventure le long de la route de la Soie.

Il en sera pourtant autrement. Aux aurores, après avoir perdu notre combat quotidien contre les maringouins assoiffés de sang, nous sommes arrêtés par un homme en uniforme, qui refuse de nous laisser poucer. Râlant et grattant nos indénombrables piqûres de moustiques, nous rendons les armes piteux et déconfits, nous en allant vagabonder sur la nationale adjacente. Nous sommes à nouveau confrontés aux joies de l’auto-stop en Chine : même les villes insignifiantes sur nos cartes sont en réalité immenses, et quasi impossibles à traverser à pied. Nous finissons par lâcher à contrecœur une poignée de yuans à un chauffeur de taxi, afin qu’il nous conduise à l’autre extrémité des tentacules de l’agglomération, puis relevons le pouce plus haut que jamais.

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Notre chambre avec vue / Crédits photo @Macadam Pixels

Guang Yuan et les plaisirs de l’auto-stop en Chine :

Deux jeunes banquiers s’arrêtent soudainement, et nous déposent à Guang Yuan. Il n’est que quatorze heures, mais ces derniers insistent pour que nous séjournions sur place le temps d’une nuit. Nous acceptons de partager le déjeuner, mais expliquons que nous devrons ensuite continuer notre road trip, trop impatients de gagner Xi’An (avec José, nous désirons rallier cette ville depuis près d’un an).

Malgré nous, nous tombons dans un piège effroyable – qui ferait mourir d’envie plus d’un voyageur. L’un des hommes, Monsieur Xiaohe, nous conduit dans le hall d’un hôtel de luxe et nous demande de patienter. Bien évidemment, nous saisissons alors qu’il souhaite nous payer une chambre et refusons fermement : nous sommes toujours heureux de camper, et avons bien sûr les moyens de nous payer un dortoir en auberge de jeunesse lorsque nous en ressentons le besoin.

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Plus tôt dans la journée. J’ai toujours eu un faible pour les camions, plus lents mais toujours enchanteurs ! / Crédits photo @Macadam Pixels

Pourtant, et en dépit de notre insistance, Monsieur Xiaohe n’en fait qu’à sa tête et nous remet une clef, celle de la chambre 507. Nous entrouvrons la porte et admirons notre suite idyllique. Deux grands lits aux linges immaculés n’attendent qu’une chose : avaler de leurs couettes moelleuses nos fessiers poussiéreux. Petits bonheurs supplémentaires : nous pouvons activer la climatisation, visionner la télévision chinoise (bon pour être honnête, nous n’avons pas réussi à allumer la box) et surtout découvrir de nos yeux stupéfaits les jouets mis à disposition sur la table de nuit, à savoir un large stock de préservatifs ainsi que quelques accessoires non moins récréatifs, comme un frétillant et espiègle anneau vibrant.

Vers vingt heures, Monsieur Xiaohe réapparaît et nous remarquons instamment qu’il prévoit de nous sortir le grand jeu. Nous n’acceptons de l’accompagner qu’à la condition que nous payions l’addition après dîner. Il esquisse un sourire et nous comprenons que les heures à venir nous seront offertes sur un plateau d’argent. Nous filons en taxi dans un restau chic, où notre ami passe commande. L’une des serveuses met littéralement le feu à notre table. Sur le foyer commence à bouillir notre hot pot : un brouet à l’ail, au gingembre et au piment – cela va sans dire. Tour à tour, nous plongeons toute une gamme de victuailles surprenantes dans l’ardeur de ce bouillon frémissant. Ce soir, envoûtés par les vapeurs de cette fondue chinoise, nous goûtons avec exaltation aux pattes et langues de canard, à la panse de bœuf et au rein de porc. De quoi satisfaire notre curiosité pour longtemps.

Notre hôte a beau avoir convié trois amis à lui, personne ne parle anglais. Nous nous adaptons donc à la mode chinoise : c’est grâce à l’application pour smartphones We Chat (qui fait office de traducteur) que nous parvenons tous à communiquer. Les messages fusent sur la discussion de groupe et, entre deux coups de baguettes plus ou moins maladroits, nous nous assaillons mutuellement de textos. Nous rions bien souvent aux éclats de l’ironie de la situation, ce qui ne nous empêche pas de passer l’une de nos meilleures soirées dans l’Empire du Milieu. Au faîte de la nuit, nous goûtons aux doux plaisirs du vin rouge et sombrons si tard dans les bras de Morphée que le réveil sera piquant : pourquoi somnoler quand on peut refaire le monde ?

Vers midi, nous émergeons confus de notre sommeil sans rêves, et léthargiques, nous retrouvons Monsieur Xiaohe afin de partager un dernier repas. Une fois le déjeuner commandé, nous tentons de régler la note mais en vain, une fois n’est pas coutume. Nous savourons une soupe aux œufs et aux tomates, une assiette de bœuf aux pommes de terres rôties et une poêlée de porc aux légumes. Si le temps ne nous était compté, nous serions bien restés plus longtemps dans les parages…

voyage alternatif en chine
En compagnie de monsieur Xiaohe !

Gentleman, notre ami nous gâte d’un présent de plus : il a pris le temps d’imprimer sur du joli papier le nom de Xi’An, afin que nous puissions indiquer à de futurs conducteurs notre destination. De même, il a pris la peine de résumer l’essentiel de notre voyage en chinois, afin que nous parvenions à faire du stop plus facilement. Nous le remercions en parant son poignet d’un joli chapelet en bois et, peut-être plus que d’habitude, avons du mal à poursuivre notre route après de saisissants adieux.

Voyage sans fin vers Baoji :

Monsieur Xiaohe nous dépose à un péage, qui malheureusement ne correspond aucunement à notre destination. Comme faire de l’auto-stop en Chine n’est pas monnaie courante, il ne pouvait se douter de toutes les subtilités de la pratique. Nous faisons donc fausse route : nous nous perdons dans les banlieues environnantes durant quatre heures. Pour résumer la situation, la fin de la journée approche et nous n’avons toujours pas décollé (à vrai dire, nous avons même légèrement reculé).

Hélas ! Le bien-être – comme l’énergie ou le bonheur – ne s’emmagasine pas. Si la tempête hurle dans le petit matin, elle vous sautera à la gorge, que vous ayez ou non mijoté dans un bania la veille et reposé dans des draps chauds.

Sylvain Tesson, Berezina

Après maintes péripéties, nous rejoignons toutefois une voie rapide conduisant à l’autoroute qui mène à Xi’An. Quatre joyeux lurons nous font monter à bord de leur mini-van brinquebalant, après avoir balancé lourdement nos sacs à l’arrière du véhicule – soit dans une grosse flaque de sang de cochon.

auto-stop en chine
Les stations-services : la clef de la réussite pour faire de l’auto-stop en Chine…

Dans l’habitacle, ça sent l’alcool à plein nez et tout en reluquant copieusement ma poitrine les discussions vont bon train : le canon là, c’est ta femme ? ou encore : en Chine, on a plein de maîtresses… Philosophant ainsi sur la vie, nous gagnons de précieux kilomètres. L’autoroute que nous cherchions vainement pointe enfin son nez, et nous remercions avec plus d’emphase qu’il n’en aurait fallu nos graveleux conducteurs.

Au bout de dix minutes, un chauffeur routier nous tire du brouhaha incessant de ce trafic ininterrompu : nous voilà partis pour Baoji, à deux pas de Xi’An ! Une heure plus tard, nous voici attablés autour de trois bols de nouilles épicées, que nous présente gentiment notre nouvel ange gardien. Faire de l’auto-stop en Chine : pénétrer dans le sanctuaire des saveurs.

S’en suit une légère incompréhension. Alors que nous pensions quitter notre chauffeur avant son arrivée à Baoji (pour bivouaquer et surtout nous remettre de nos émotions), nous nous retrouvons par je ne sais quel hasard au cœur d’un gigantesque complexe industriel, à attendre que le camion soit chargé. Quelques tonnes de sable plus tard (et surtout après 480 minutes, j’ai pu compter à mon aise) nous redémarrons. Entre temps, nous n’avons pas chômé : nous avons scrupuleusement enfumé la cabine d’encens anti-moustiques et de volutes de cigarettes, tout en visionnant Les dieux d’Égypte en chinois sur un minuscule écran. Nous avons également fait des selfies avec tous les conducteurs de l’enceinte du site, heureux de pouvoir envoyer nos photos à leurs collègues sur We Chat, puis nous avons inlassablement compté les moutons jusqu’aux premières lueurs du jour.

faire du stop en chine
En attendant que le chauffeur se réveille, nous prenons la pause !

À quatre heures trente du matin, le chauffeur fait enfin vrombir les machines et nous filons plein Nord. Au bout de cette route sinueuse qui longe la rivière Hongyan, nous savons qu’un rêve d’enfant nous attend : la route de la Soie se trouve désormais à portée de main.

Xi’An, 90 jours plus tard :

Nous avions commencé notre voyage il y a tout juste trois mois, à Phuket. Après avoir traversé la Thaïlande en auto-stop ainsi que d’autres pays d’Asie du Sud-Est et une partie de la Chine, nous voici à un grand tournant de notre aventure. Xi’An arbore un petit air d’aboutissement et de commencement à la fois. Étape historique et cruciale de notre épopée, nous nous réjouissons de sentir les premiers fumets de mouton grillé, avant de pénétrer dans l’enceinte du mausolée de l’empereur Qin (et son armée de terre cuite), considéré comme étant la huitième merveille du globe.

armée de terre cuite Xi'An
Quelques soldats et chevaux : une infime partie de l’armée de terre cuite de Xi’An.

Immédiatement, dès nos premiers pas dans cette cité éternelle, nous remarquons qu’un autre monde s’ouvre à nous. Le regard marmoréen, émus et harassés, nous nous livrons pleinement à ce décor métamorphosé. L’agitation des rues s’est accentuée, les effluves des marchés ont changé, les visages se sont diversifiés (n’hésitez pas à regarder les photos de Xi’An publiées sur le blog de José pour vous faire une idée).

Quatre-vingt-dix jours après avoir quitté la France, nous avons gagné le cœur de notre projet et savons désormais que chaque kilomètre parcouru nous rapprochera un peu plus des nôtres. La route qui nous sépare est toujours longue, les contretemps seront nombreux, mais nous savourons pourtant chaque seconde de notre première rencontre tant attendue avec la route de la Soie.

Désormais nous visons Kachgar et la frontière Kirghize et réglons notre boussole plein Ouest. Face à nous se dressent encore plusieurs milliers de kilomètres, et nous savons pertinemment que l’auto-stop en Chine est un art qui, plus qu’ailleurs, nécessite patience, déférence et humilité. Tout entiers, nous devrons nous adonner à cette voie commerciale mythique, légendaire. En attendant, ce soir et sous ces étoiles qui veillent sur l’antique Xi’An, nous nous endormons repus et sereins, troquant d’anciens songes désormais accomplis avec de nouveaux rêves à réaliser.

street food xi'an chine
Petit aperçu de la cuisine de rue de Xi’An : des galettes de pain et des brochettes de mouton…

Ayant le sentiment que la Chine entière nous prend sous son aile, nous sommes plus que jamais confiants dans la poursuite de notre aventure…

CONSEILS POUR FAIRE DE L’AUTO-STOP EN CHINE :

On entend souvent dire qu’il est difficile de faire de l’auto-stop en Chine, ce qui est vrai et faux à la fois. Si la pratique n’est pas répandue, les conducteurs s’arrêtent assez facilement afin de donner un coup de main aux pouceux. De même, les invitations à déjeuner ou à passer une nuit au propre pleuvent quotidiennement.

Toutefois, l’Empire du Milieu possède une singularité : les villes sont toutes gigantesques, et les quitter ou les traverser est toujours complexe. Si vous vous apprêtez vous-aussi à faire de l’auto-stop en Chine, attendez-vous à effectuer de longues marches le long de voies rapides rarement adaptées aux piétons. Voici quelques informations complémentaires :

  • L’itinéraire : la Chine étant immense, il faut parfois plusieurs jours pour relier une étape. Pensez à prévoir de quoi camper (tout en sachant tout de même que ce n’est pas très légal), et assurez-vous d’avoir du temps devant vous… Les cartes GPS sont très appréciables pour ne pas se perdre, même si toutes comportent régulièrement des erreurs. ;
  • Les villes : la bête noire de l’auto-stop en Chine. Chaque agglomération à dépasser possède son lot de galères : soyez patient ! Prendre un transport en commun pour traverser les villes ne coûte presque rien, et permet d’épargner beaucoup de temps (et d’énergie) ;
  • La police : de nombreuses fois, nous avons croisé des hommes en bleu, et dans la majorité des cas cela n’a jamais posé de souci (mis à part l’exemple cité ci-dessus) ;
  • La communication : très peu de Chinois maîtrisent l’anglais. Installer sur son téléphone un traducteur (comme We Chat si vous avez Internet, ou Youdao si vous préférez une application hors ligne) pourra vous être utile ;
  • L’argent : durant tout notre périple en auto-stop en Chine, il fut rare que les Chinois nous aient demandé de l’argent. Toutefois, dans le doute, mieux vaut mettre les choses au clair dès la rencontre avec votre chauffeur potentiel ;
  • Les routiers : la grande majorité du temps, les chauffeurs de camions ont un accompagnateur à leurs côtés. Il n’est donc pas toujours évident d’emprunter ce type de transport ;
  • Plus d’astuces : mon dossier complet sur l’auto-stop (conseils et carnets de route) ;
  • Découvrez également : ma philosophie d’auto-stoppeuse ;
  • Autre article humoristique : l’étrange vie de l’auto-stoppeur ;
  • Pour les plus inquiets : un article complet sur le danger de l’auto-stop ;
  • Et quelques conseils supplémentaires : à lire sur le site référence HitchWiki.

Enfin, pour aller plus loin, je vous invite à retrouver la suite de notre périple au cœur des montagnes multicolores de Zhangye Danxia ainsi que dans le Xinjiang et les Monts Célestes, ou l’essentiel de mes récits de voyage et tous les articles relatant mon tour du monde.

Aussi, si vous vous trouvez actuellement sur la route de la Soie, n’hésitez pas à me contacter pour aller boire un thé en chemin !

8 thoughts on “Parenthèse chinoise, ou une courte histoire de stop”

  1. Nous sommes ravis de pouvoir voyager avec vous grace a ce blog.L ecriture d Astrid nous enchante.La chine semble etre pleine de surprises,malheureusement je ne pense pas que nous puissions nous y rendre un jour alors nous attendons avec impatiance les prochaines publications.
    Nous suivons vos traces sur GOOGLE EARTH. .
    Bien amicalement a tous les deux et au plaisir de vous revoir.

    toujours pas d accent sur mon clavier grec

    1. Coucou à tous les deux ! J’espère que vous allez bien et que la tribu aussi…. Merci beaucoup pour vos mots c’est adorable ! Ici, c’est bien plus sportif que le pet sitting chez vous, la tranquillité de Kalamata et vos adorables boules de poils me manquent souvent 🙂 En espérant vous revoir tous très vite, je vous embrasse bien fort…

  2. Bonsoir, je viens juste de découvrir votre blog après vous avoir entendu sur « allo la planète » grâce à Noémie qui l’a partagé sur F.B. Je suis ravie d’avoir votre opinion sur la Chine et surtout de la ville de Xi’an que je connais bien car mon fils y vit depuis une quinzaine d’années. J’ai hâte d’y aller (prévision en octobre). J’aime bien votre écriture de carnet de voyage, je vais rester attentive à votre périple… Bonne continuation, à bientôt donc….

    1. Bonjour ! Je vous remercie pour votre message, c’est très gentil à vous d’avoir pris le temps de m’écrire ! Je vous souhaite un excellent voyage à Xi’An en octobre, prenez en plein les yeux et profitez bien des moments passés avec votre fils. Bonne continuation à vous !

  3. ouah ! je vois que tout va pour le mieux
    comme je suis heureux pour toi
    je souhaite que ça continue
    et bravo pour le texte et les photos
    bisous

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