Violences nomades

désert du namib

On te demande parfois pourquoi voyager, puisque tes sentiments sont contradictoires, un mélange d’amour et de haine. Peut-être parce que les extrêmes, c’est ça qui t’enflamme. La route, c’est excitant. La route, c’est si bon.

Alors, en manque de ta dose quotidienne d’asphalte lorsque tu te poses quelque part, tu n’attends pas longtemps avant de repartir de plus belle. Pourquoi voyager ? Parce que, tout simplement…

Se sentir familier d’un lieu, c’est le début de la mort.

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie

Un deuxième tour du monde, à l’envers ou à l’endroit, tu t’en fous pas mal de la direction : tu cherches seulement de quel côté de la planète l’été se pointera en premier. Tu te retrouves ainsi à partir vers le Sud. Tu connais déjà ces routes espagnoles et cette culture marocaine et pourtant, ça t’est désormais égal de compter les nouveaux pays : tu as balancé ta bucket-list depuis longtemps.

Depuis que tu as compris que voyager, ce n’est pas accumuler un nombre vertigineux de lieux traversés nonchalamment. Depuis que tu as intégré que décompter les kilomètres ne t’apporte même plus cet orgueil qui autrefois, vivifiait ton égo. Depuis que tu as entendu cent fois ces mêmes réflexions vaniteuses, de la part de ceux qui se flattaient d’avoir la plus longue liste.

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Un cargo, à New York City

Toi, tu repars pour un tour, mais tu sais d’ores et déjà que tu auras le mal du pays. Tu feins de n’avoir que faire de cette nostalgie, qui pourtant te serre le cœur comme un amour éteint. Tu nies être attaché à qui que soit, mais c’est toute une partie de ton être qui restera chez toi. Pourquoi voyager ? Parce que, déchiré entre l’amour du bitume et celui des tiens, c’est l’ardeur de la route qui t’emporte dans ses flammes. Tu brûlais déjà lors de ton retour de voyage, en murmurant du bout des lèvres qu’un jour prochain, tu repartirais.

Pourtant ces chemins, tu les as arpentés, et tu les as aimés autant que détestés. Tu connais la pureté de leur amour comme tu te souviens de la noirceur de leurs violences. Mais ça, tu ne l’évoques pas, car ça ne se dit pas, ça ne se raconte pas. Et c’est ça, aussi, que tu recherches probablement. Ces contrastes. Ces trahisons. Ces incompréhensions.

Toi, tu repars pour un tour, mais tu frémis déjà à l’idée de te retrouver seul, face à toi-même. Tu ressens cette peur qui te laisse pressentir que tu découvriras en toi de nouveaux recoins, sombres et encore vierges. Tu redoutes presque d’en savoir un jour trop et pourtant, tu laisses la route continuer de te creuser. Tu l’invoques même. Si elle ne te bouffe pas, c’est toi qui en sortira plus fort, et ça, cette perspective d’introspection à grande vitesse, ça t’excite comme jamais.

street art amour
Street art, Séoul, Corée du Sud

Toi, tu repars pour un tour, mais tu sais déjà que tu devras faire face à la violence de la route. Celle qui te fait mentir quand on te demande ce que tu fais dans la vie. Celle qui t’empêche d’avouer à ce vendeur de poissons ou d’oranges, que ton quotidien depuis des mois, c’est son rêve depuis qu’il est gosse. Celle qui te fait te sentir honteux d’avoir la liberté de laisser voler tes ailes au gré du vent, quand cette gamine de treize ans te dit qu’elle se mariera dans deux semaines.

Le genre de situations auxquelles tu te confrontes au fil des kilomètres, et qui ternissent la saveur de ton voyage d’un arrière-goût amère. Tu deviens menteur par pudeur, et tu mènerais presque une double vie intérieure. Schizophrène en devenir, tu es un jour étudiant en stage et le lendemain fonctionnaire en vacances. Tu n’as même pas le courage de reconnaître que tu viens de finir un tour du monde pour repartir de plus belle, et hésitant, tu t’inventes une routine.

Pourtant, tu te targues de vouloir devenir quelqu’un de bien, même si tu n’es plus vraiment sûr de faire les bons choix. Cette violence, cachée, insipide, c’est elle que tu trouveras sur ta route. Pourquoi voyager ? Parce que tu ne croiseras pas des bandits de grand chemin tous les jours, mais tu feras des rencontres bien plus difficiles à affronter : toi, et toutes tes contradictions.

mont fitz roy en argentine : pourquoi voyager?
Trek autour du mont Fitz Roy, en Argentine

Toi, tu repars pour un tour, mais tu sais que tu vas te planter. Tu connais par cœur l’infinité de ces précipices, au fond desquels tu vas pourtant te jeter. Pourquoi voyager et sortir des sentiers battus, sachant que tu tomberas dans chaque piège qu’inconsciemment, tu auras construit devant toi ? Peut-être parce que tu te relèveras. Loin d’être cassé ou fourbu, tu renaîtras de tes faux-pas et tu érigeras des palais de tes erreurs, où tu t’abriteras le jour venu. Car c’est comme ça désormais, que tu t’envoies en l’air.

Toi, tu repars pour un tour, mais tu sais déjà que tu vas en baver. Pourtant, tu en redemandes, du fond de tes tripes, tu veux la reprendre, cette claque de ta vie. Cette violence, tu l’aimes. Tu la cherches quand tu te réveilles, et tu l’embrasses quand tu t’endors. Tu la haïes lorsqu’elle te surprend, mais tu la désires lorsqu’elle te quitte.

Elle te maintient vivant. Elle te contrôle. Elle déverse dans tes veines toute son adrénaline. Tu sens battre ton pouls au rythme de ses coups : à chaque saccade sa pulsation cardiaque. Elle se substitue à ta raison qui voudrait que tu rentres bien sagement, à la maison et pour de bon. Elle t’emporte avec elle dans son tourbillon noir, qui pourtant éveille tes pensées comme jamais. Depuis qu’elle te nourrit, tu y vois plus clair : tu sais qui tu es, et ce que tu vaux. Tu puises ta force au creux de ses méandres, même si parfois tu t’y perds un peu.

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Randonnée à El Chalten, en Patagonie argentine

Toi, tu repars pour un tour, et tu entends encore clamer que voyager c’est risqué. Tu tombes sur des torchons aux slogans prometteurs, qui t’expliquent comment te protéger de tous ces dangers. Tu te fais du mal en lisant ces premières lignes, lorsque ces petits mecs en costards cravates te vendent peurs et haine avec une belle promo sur la couverture.

Mais toi, tu sais quels sentiments que tu trouveras sur ta route. Tu connais déjà cette violence que tu devras affronter, celle qui te frappera brutalement quand tu t’endormiras, celle qui saisira ton corps avec bestialité. C’est celle que tu tairas et ne raconteras pas, c’est celle dont on ne te vendra jamais l’âme, et c’est celle que tu aimeras autant que tu la détesteras…

34 thoughts on “Violences nomades”

  1. Je decouvre votre blog et je dois dire que j ai vraimment plaisir a le lire et decouvrir, je suis content de vous avoir trouvé, je ne vous lache plus 😀

  2. Cette violence dont tu parles me rappelle des angoisses que j’ai eu quand j’étais à Lima. J’avais la chance d’être à l’autre bout de la planète mais toujours dans un cadre universitaire. Le soir, ambiance festive dans le backpack. La journée, le train-train quotidien, différent et identique à la fois à ce que j’avais en europe. Une volonté très forte de liberté mais une incapacité à me séparer de ce que j’étais (un étudiant en stage au Pérou). J’aime voyager et si je peux ajouter à ce déplacement géographique, une découverte humaine et culturelle, c’est encore plus émerveillant. Il y a des «cons» partout, ça vous le savez déjà, et des joyaux ici aussi. J’ai contemplé la grandeur du lac titicaca et apprécié le panorama depuis le « Waynapicchu » mais je suis aussi un amateur de snowboard et de parapente. Je peux lié voyage et passion mais je ne ferais pas des voyages ma passion. Peut-être que toi c’est différent.

    1. Coucou Loïc! Merci pour ce retour sur ton expérience. Wow le lac Titicaca, un lieu mythique qui me fait rêver… J’imagine que tu as dû en prendre plein les yeux… Je te souhaite de continuer à lier voyage et passion, bonne continuation à toi 🙂

  3. Wow.

    Je ne te dirai pas bravo, je ne te dirai pas que c’est un bel/chouette article, bien écrit, même si j’ai toujours beaucoup aimé ta plume.

    En revanche, je ne te remercierai jamais assez de l’avoir écrit. D’avoir mis des mots sur cette violence invisible qui me fait douter de mon projet, et de moi-même, depuis des mois. C’est très difficile d’expliquer et de faire comprendre cette peine, ce sentiment de dégoût au retour d’un long voyage et cette peur de repartir. D’autant plus que tous ces sentiments sont en contradiction totale avec cette passion que l’on cultive sur la route.

    « Tu ne croiseras pas des bandits de grand chemin tous les jours, mais tu feras des rencontres bien plus difficiles à affronter : toi, et toutes tes contradictions. »

    C’est de loin l’article le plus intéressant et bénéfique que je n’ai jamais lu sur les blogs voyages francophones, merci.

    1. Coucou Sarah! Je te remercie pour ce message qui me touche, et qui me conforte dans l’idée que je ne suis pas la seule à ressentir ces sentiments confus. J’arrive à Lausanne dans les jours qui viennent, j’attends avec impatience de pouvoir échanger plus longuement avec toi, si tu es toujours dans les parages! Je te contacte en privé… Prends soin de toi, bises 🙂

  4. Superbe article ! J’adore ton style et ta plume. Sincère, épurée et riche tout à la fois.
    Aimer et détester. Attendre et redouter. Espérer et tomber dans les mêmes travers. Le voyage est riche en paradoxes… et c’est sans doute aussi pour cela qu’on l’aime ! 🙂
    Repartir pour un tour, encore et encore… Par ce qu’on en a jamais fait le tour…
    Amandine Article récent : La Croatie autrement ? Une semaine à bord d’un voilierMy Profile

    1. Salut Amandine!

      Comme tu le dis, on n’en aura jamais fait le tour, du monde! C’est cela qui rend le voyage excitant, lorsque l’on imagine les milliers d’aventures qu’il nous reste à vivre, entre nostalgie et impatience de la prochaine étape. Mais bon, je prêche à une convaincue là 🙂 Bonne route à toi!

  5. Bonjour, voyageuse et bravo, j’ai bien apprécié ton article. C’est cool de se regarder de l’intérieur. Je me permet de te raconter une histoire. Ce matin ma compagne c’est fait agressé verbalement par son chef, mais comme elle a du caractère, l’échange verbal fut violant; cette agression est pire qu’une agression subit en Cote d’Ivoire ou à Dakar lors de nos voyages. Ceci pour te dire que rien de cette société développé ne me fera abandonné l’idée que la vie est dans le voyage, l’échange, et toutes ces choses qui font que le bonheur libre est supérieur au confort stable. Pour finir merci pour ton article et bon courage pour ta vie..Amitiés

    1. Bonjour,

      Ben… désolée pour ta femme! J’espère que ça ira mieux dans les temps qui viennent, pas évident de bosser avec quelqu’un de violent, bon courage!

      « Le bonheur libre est supérieur au confort stable », j’adhère totalement. Le vrai luxe réside dans le temps, la liberté, et la qualité des échanges humains, et non dans l’accumulation matérielle superficielle. Après, chacun a besoin de plus ou moins de confort pour se sentir bien, ce qui se comprend aussi.

      Merci pour ton message de soutien en tout cas, et bonne continuation à tous les deux 🙂

  6. J’aime bien chez vous cette humilité digne des grands voyageurs , cette philosophie qui se partage en cours des rencontres et qui va du mensonges aux réalisme , mais toujours avec une dose de schizophrénie passagère jusqu’à l’assurance de l’espace temps, la confiance ne fait pas partie du bagage par contre les grands amitiés les plus humaines et les plus nobles viendront au fur et à mesure des distance parcourus et celles qui restent ….. Bien le bravo de notre part et bien notre encouragement et souhaits les plus sincères pour aboutir loin de tout ces prétentieux genre je suis un ingénieur et fais montour du monde en camion 4×4 , bobos et enfants mixés ã la sauce vietnamienne, méfiant et selfish à vous laisser toute seule creuver dans le Salar ou dans le désert du hougar …bref, j’ai rencontré dans ma vie d’auto-stoppeurs des familles , des couples et des solitaires voyageant au bout du monde, on s’entichissait d’idées et d’expériences de joie d’être humain , mais bien sûre il y a avait des prétentieux ou des paranos qu’il ne faut même pas leur adresser le sourire , j’en ai connu une famille de Belge ( homme belge , fils à maman et l’épouse une vietcong converti au christianisme par ses parents foulant le vietname des années 70 .) que j’ai aidė pendant 15 jours et pour finir , ils étaient les plus minables de la terre ….sans reconnaissance , ni même de la gratitude …il m’ont même empoisonné et j’allais laisser ma vie …tout cela pour le plaisir et par ce que j’étais juif de confession tout simplement .. heureusement que je suis vivant et mon heure n’est pas à la portée de leurs mains . En Voila une expérience ….parfois dans les voyages …. Le voleur et l’assassin ne peut pas être le citoyen du pays que vous visitez mais le compatriote que vous avez rencontré et avec qui vous étiez solidaire …bonne route

    1. Salut Bradly!

      Merci pour tes quelques mots d’encouragement! Haha c’est marrant, tu parles de personnes qui t’auraient laissé crever dans le désert, ça m’est arrivée dans le Namib, j’étais en panne et un bus de touristes retraités m’ont tiré le portrait sous toutes les coutures avec de beaux appareils photos, mais lorsque j’ai demandé un coup de main pour pousser la voiture, pas un n’a voulu transpirer un peu à mes côtés… Il y a des personnes fermées un peu partout, heureusement ce n’est pas cela que l’on retient d’un voyage autour du monde, sans quoi rien ne servirait de repartir… Et puis quand on y pense un peu, on peut être heureux d’avoir choisi une façon de vivre ouverte sur l’autre et non l’inverse, à chacun son choix, à chacun sa conscience!

      Bonne route à toi également 🙂

  7. Je viens seulement, aujourd’hui, de découvrir la « face cachée » d’Astrid ! Peut-être le plus beau texte de toute la série. Mais on sait surtout que demain, ou dans 3 jours, on en trouvera un autre, différent certes, mais qui nous permettra de comprendre, enfin !
    Je voudrais pouvoir te suivre sur la crête de la dune et contempler le sable qui coule !!!
    Bonne route

    1. Merci Monique pour ces quelques lignes… La face cachée, je ne sais pas, ou l’une d’entre elles peut-être? 😉 Et au passage, rejoins-moi sur la crête, je t’assure qu’il y a de la place pour deux! Bises du Maroc

  8. ouah ! ça déchire … mais tout compte fait, c’est ta manière et ta raison de vivre …
    et tu y trouves ton content… alors, roule ma poule !

  9. Tu sais si bien mettre en mots ce que tu vis, avec clarté et émotions que je ne m’inquiète pas pour toi! Tu sauras faire face à tes contradictions et tes failles. Je souhaite à beaucoup de nos frères humains une telle qualité d’introspection! De tout coeur, je te souhaite une belle route…

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