L’Iran en stop : un bel attrape-touristes

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J’ai eu dernièrement la chance d’effectuer un plaisant (mais trop court) voyage dans le Caucase, avant de me rendre en auto-stop en Iran. C’est à Tabriz que mon aventure perse a débuté, assez périlleusement pour tout vous dire. José, quant à lui déjà en vadrouille dans le Sud du pays, a également senti de près le vent du boulet. Nous avons donc décidé qu’il était temps de mettre fin à nos deux longues semaines de vacances chacun de notre côté, et de reprendre la route ensemble.

Accompagnés par Tara, une jeune femme iranienne de trente ans habitant à l’Est de la chaîne des Zagros, nous sommes partis découvrir un petit bout d’Iran, pour le meilleur cette fois. Voici le récit de notre aventure le pouce en l’air, à travers le féerique triangle céruléen, reliant Ispahan, Chiraz et Yazd…

Ispahan, la lyrique :

José et Tara m’accueillent à Ispahan, ainsi qu’Ali et Milad, avec de francs sourires aux lèvres. Ces enfants du pays, avec qui nous rions deux jours durant, ont à cœur de nous montrer le meilleur de cette capitale déchue, partiellement détruite par Tamerlan. Ainsi, de la place Naghsh-E Jahan (ou place de l’Imam) aux diverses mosquées turquoise me rappelant indéniablement l’Ouzbékistan et ses coupoles azurées, nous sommes transportés en plein conte des mille et une nuits. L’illustre proverbe perse Isfahan nesf-e djahan (Ispahan, moitié du monde) prend alors tout son sens, et dégustant nos faludehs, sorbets au citron servis avec des vermicelles, nous promenons notre liesse d’un bout à l’autre de l’ancienne oasis.

En Iran, à cette période de l’année, le crépuscule alanguit les âmes de bonne heure. Sous un quart de lune ambrée semblant plaisanter, nous musardons, radieux, le long des ponts Khaju et Si-O-Se Pol, une glace au safran à la main. Sous les voûtes de ces passerelles, l’eau n’y ruisselant qu’un trimestre par an, un attroupement s’est créé autour de voix s’élevant vers le ciel : un duo de ménestrels, défiant la nuit, clament quelque folklore perse aux badauds dérobés à la rue. Les hommes reprennent en chœur ces ritournelles populaires, tandis que les femmes, contraintes par la ferme interdiction de chantonner en public, assistent silencieusement à la représentation clandestine. Seule Tara, oiseau rare insubordonné à s’en brûler les ailes, ose élever la voix, mais la police vient à rôder, dispersant instantanément la foule et étouffant cette précaire bouffée de liberté.

Nous nous rabattons sur un osh brûlant et avalons voracement notre bouillon de haricots rouges aux spaghetti, avant de ne plonger qu’au petit jour dans les délicieux bras de Morphée. Quinze heures sonnantes, nous émergeons hâtivement et poursuivons notre virée en auto-stop en Iran, Ali et Milad nous conduisent sur l’autoroute menant à Chiraz.

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Faire de l’auto-stop en Iran : un vrai jeu d’enfant !

Chiraz, la mutine :

Notre premier conducteur, un trafiquant d’héroïne, nous dépose cinquante kilomètres plus loin, nous glissant un demi-million de rials dans la poche – ce que nous ne découvrons qu’après l’avoir quitté, Tara nous relatant alors l’affaire de l’air le plus stoïque qui soit. Hébétés, mais affamés, nous les claquons dans la première gargote venue avant de prendre la route, repus. Mohamad nous fait ensuite grimper dans sa 405 cabossée, et le pied accablant l’accélérateur malgré l’obscurité naissante, il enchaîne les pointes à plus de 160km/h. Nous effectuons une courte pause afin de permettre à Tara de rendre tripes et boyaux, puis nous nous rasseyons de nouveau sur la carcasse métallique de cette Peugeot d’un autre âge, sans banquette ni ceintures. Nous dormons à Gashsaran, chez ce type qui ne nous adresse pas un mot : il n’a d’yeux que pour Tara, tandis que José et moi, invisibles, tenons péniblement la chandelle.

Au matin, notre gaillard nous lâche aux abords de la RN86, nous partageons un œuf et un morceau de pain puis reprenons la direction de Chiraz. Deux policiers nous font monter à bord de leur Peykan vétuste, puis c’est au tour d’une famille de nous acheminer à destination, après avoir essuyé le jus de quelques grenades. Très vite, nous sympathisons avec quelques jeunes du coin et terminons ensemble la soirée dans un parc. Sur les bancs publics, les joints d’herbe pure tournent, le LSD n’est pas en reste : nous sommes bien loin des artères principales sur-contrôlées du cœur de la ville. Si tout est interdit, chacun continue ici à faire ce que bon lui semble. Malgré la schizophrénie d’une société sinistrement passée sous les fourches caudines, et bien que les actes les plus anodins du quotidien coïncident difficilement avec la prohibition religieuse, la jeunesse iranienne dissidente que nous avons rencontrée se roule des pétards, se défonce à l’opium, s’enivre à l’éthanol, crache sur le régime, transpire la liberté, remue sur des rythmes psychédéliques et fait l’amour avec appétit.

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Visite de Chiraz et de ses mosquées

Le lendemain, nous rencontrons Riza et de fil en aiguille, nous séjournons trois nuitées au sein de sa famille. Nous sommes logés à bonne enseigne et buvons du petit-lait : tous n’ont de cesse de se préoccuper de notre confort, notamment Yekta et Yalda, les deux jeunes sœurs de notre nouvel ami. Nous profitons de ces quelques jours pour reprendre des forces, mais effectuons tout de même quelques virées en ville, afin de ne pas manquer la visite du Shah-E Cheragh (mausolée de Seyed Amir Ahmad, aux milliers de miroirs scintillants), celle du grand bazar, où les tentations nous saisissent à chacune des échoppes, et avons par ailleurs la chance de pique-niquer dans un parc avec notre compagnon de fortune et les siens.

Les journées ont beau se ressembler, le temps s’écoule à une vitesse folle. Boire du chaï à petites gorgées, un sucre entre les dents, occupe le plus vif des esprits, et étendus sur le tapis vermillon ornant le salon familial, nous réinventons demain encore et encore, flemmardant dans la fumée nébuleuse et abrutissante de nos narghilehs et Bahman Zizis.

En d’autres termes, nous nous sommes encore fait avoir comme des bleus : soixante-douze heures plus tard, nous réalisons que nous sommes toujours vautrés sur les coussins de l’antichambre, et désespérons de décoller. Peut-être plus que d’habitude, nos adieux sont poignants, mais il nous faut cependant nous évertuer à reprendre le fil de notre road trip, nous taillons alors la route.

Le voyage rêvé est image ; le voyage vécu est sensation. Peut-être est-ce le seul motif pour partir.

Jean-Christophe Rufin, La Salamandre

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Avec Cobra, une maman en or !

Abarkuh, la caravanière :

Nous mettons cap sur Yazd et sur la plaine sablonneuse du Dasht-E Kavir, et fraternisons avec Mustafa, qui nous prend à son tour sous son aile. Ce jeune homme de vingt-et-un ans entreprend de nous faire visiter Abarkuh, littéralement la montagne nuageuse, ainsi que ses environs. Cette ancienne étape située sur la Route de la Soie regorge en effet de sites historiques, transportant le voyageur au temps de la prospérité, celui des caravanes de chameaux et de marchandises. Aussi, il s’empresse d’effectuer un premier détour par une impressionnante tour à glace. Sous cette chaleur satanique, il semble inconcevable que cette glacière ait pu un jour fonctionner à plein régime, et pourtant ! Il nous indique ensuite les anciennes portes de la ville, aux pierres séculaires et inébranlables, puis nous achemine fièrement jusqu’à l’être vivant le plus âgé d’Asie : un cyprès éternel, ne payant pas de mine, mais dénombrant tout de même pas moins de quatre mille bougies au compteur. Enfin, il nous conduit au Gonbad-E Ali, un mausolée du XIe siècle où repose en paix, dans l’enceinte de la tour funéraire, le corps d’Ammidodin Shamsodole. Assis au pied de la sépulture qui domine le toit du monde, contemplant en souverains toute l’immensité de cette terre désolée, nous assistons magistralement à la lente capitulation du soleil. Ce soir, Abarkuh est à nous, et nous régnons sur notre empire de sable avec un regard triomphal, celui de notre victoire éclatante sur d’infinis kilomètres de poussière.

Plus tard dans la soirée, sous une voûte d’étoiles veillant sur nos pas, Mustafa et son cousin débitent non sans mal un poulet rondelé, puis attisent un feu de bois et se mettent à rôtir la viande sur de longues brochettes en fer fin torsadé. Affamés, nous transformons rapidement le festin en un vulgaire tas d’ossements, sous les yeux brillants de Mustafa, qui nous déclare solennellement qu’il s’agit du plus beau jour de sa vie. Nous sommes logés dans une immense villa, ayant appartenu aux khans de l’époque. Le trousseau de clefs nous est confié, Tara, José et moi prenons possession de notre fastueux domaine. Nous établissons résidence dans ce petit palais durant quarante-huit heures, et nos cœurs chavirent à travers d’émotionnelles montagnes russes : entre deux repas gargantuesques regroupant jusqu’à plusieurs dizaines de convives, nous célébrons le retour de Karbala d’un voisin (pèlerinage effectué sur les terres irakiennes, où les fidèles chiites se pressent autour de la dépouille de l’imam Hussein) ; nous nous promenons à travers d’immenses vergers de grenadiers, nous délectant de fruits suaves et sanguinolents ; sirotons toutefois à l’ombre des lythracées quelques colas gazeux, n’échappant pas, au beau milieu du désert, aux tentacules d’une mondialisation insatiable, avant de nous revivifier les veines auprès de l’âtre du vivoir, goûtant à grandes lampées au vin rêche d’une cuvée maison qui nous massacre les papilles et nous tourne la tête. Cette fois encore, les pupilles se dilatent et les sourires s’abêtissent au rythme de la marijuana qui se consume, libérant ses volutes âpres et pénétrantes dans un halo opaque, escamotant le peu qu’il nous reste de raison : dans cette région de Yazd, qui a beau compter parmi les plus conservatrices d’Iran, si les chiens aboient, la caravane passe.

Avant de plier bagage et de quitter les lieux, nos hôtes nous offrent l’opportunité de nous rendre dans le pittoresque village de Tyzouk, et nous déambulons avec allégresse entre les murs en pisé de sa citadelle immortelle, sèche comme la langue du diable. Enfin, nous rejoignons la rectiligne RN78 et gagnons Yazd d’une traite.

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Dans les ruelles d’Abarkuh

Yazd, la vertueuse :

Ressentant le besoin de nous accorder une fenêtre de solitude, nous décidons, dès notre arrivée à Yazd, de louer une suite dans un faubourg reculé : une pièce humide, sans paillasse ni vasistas, qui ne nous coûtera que deux dollars chacun. Nous profitons de nos deux jours de temps libre pour courtiser la ville, qui restera l’un de mes grands coups de cœur de ma vie d’auto-stoppeuse : pas un habitant n’omet de jeter au vent un Welcome to Iran, pas une mosquée ne manque de raffinement, pas une ruelle n’est dénuée de charme. À Yazd, je me suis rêvée peintre pour figer sur ma toile ces tableaux de vie, poète pour calligraphier de ma plume cette atmosphère irréelle, écrivain pour dresser fidèlement le portrait de cette cité sans rides, traversant les siècles.

Nous flânons de la majestueuse mosquée du Vendredi au discret mausolée Seyed Roknaddin, nous nous émerveillons face au complexe Amir Chakhmagh (situé au centre de la vieille-ville, il regroupe une autre mosquée incontournable, et également quelques singularités telles les tours du vent), et après un détour par la Clock Tower nous achevons notre découverte de la cité par une longue promenade dans le gigantesque bazar, tantôt déserté, tantôt assiégé, raillant affectueusement ces chats gras à souhait qui s’évanouissent pesamment à la vue de mobylettes, elles-mêmes pétaradant dans le dédale des venelles labyrinthiques du vieux marché.

Par hasard, nous nous heurtons à Ali, un homme d’une soixantaine d’années, insistant pour nous conduire à travers la ville. Nous acceptons avec gratitude et le suivons jusqu’à l’Ateshkadeh (un édifice zoroastrien baptisé également temple du feu, dont la flamme sacrée voyagerait et brûlerait depuis l’an 470), puis nous nous rendons aux abords de l’ancienne prison Alexander, avant de clôturer cette visite guidée tombée du ciel par les jardins Dolat-Abad. Reconnaissants, nous lui offrons une tasse de café, avant de poursuivre notre route vers Téhéran.

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Promenade dans le vieux bazar de Yazd

Vous l’aurez compris, faire de l’auto-stop en Iran, c’est tomber dans la souricière la plus roublarde qui soit : se faire séquestrer, pieds et poings liés, par des habitants dotés d’une générosité sans égale. Cela nous était arrivé dernièrement sur la Pamir Highway au Tadjikistan, et nous n’aurions pas dû baisser la garde une seconde fois. Trop tard, nous voilà défigurés sous l’effet de lourdes courbatures aux zygomatiques, et lestés de trois kilos supplémentaires ainsi que de mille souvenirs, que seul le temps nous permettra d’assimiler…

Faire de l’auto-stop en Iran :

Si vous souhaitez vous-aussi tenter la grande aventure qu’est l’auto-stop en Iran, voici quelques conseils qui je l’espère, vous seront utiles :

  • L’itinéraire et l’état des routes : L’état des routes iraniennes est excellent, et les véhicules y roulent assez vite. Vous n’aurez aucun mal, malgré les distances, à relier rapidement les grandes villes du pays, à compter que vous ne soyez pas retenu en chemin par une adorable famille, vous kidnappant pour la nuit ! Selon le ministère des affaires étrangères français, sachez que certaines zones sont toutefois à éviter. Si cette information est à prendre avec des pincettes, mieux vaut toutefois vous tenir informé avant votre départ.
  • La police : Durant tout mon parcours en auto-stop en Iran, je n’ai rencontré aucun problème avec la police. Ce ne fut pas le cas de José, et je ne peux que vous recommander de filer droit et de respecter la loi locale. Ici, les autorités ne blaguent pas, soyez raisonnable !
  • La communication : Peu d’iraniens que nous avons rencontrés parlaient anglais. Connaître quelques mots de farsi peut vous faciliter grandement la tâche, et resserrer les liens que vous tisserez avec les habitants.
  • La gestuelle : Dans la culture iranienne, le pouce levé représente une insulte. Toutefois, avec l’expansion des réseaux sociaux, ce geste revêt de plus en plus une connotation positive. Pour ma part, j’ai préféré agiter la paume de la main, mais beaucoup de jeunes m’ont régulièrement adressé un grand like. De plus, j’ai appris que beaucoup de voyageurs faisant de l’auto-stop en Iran optaient pour le pouce, à vous de faire votre propre choix.
  • Les femmes : J’écrirai prochainement un article complet pour les femmes qui souhaiteraient voyager en Iran, je vous laisse donc patienter un peu !
  • Le matériel : Pour vous lancer, pas besoin d’équipement spécifique. Cependant, pour faciliter votre aventure, n’hésitez pas à apporter avec vous un marqueur de qualité (voire une ardoise Velleda, pour écrire de jolis panneaux), un gilet jaune réfléchissant et une lampe de poche puissante (pour la nuit), un long chèche (pour traverser le désert ou contre le froid), une discrète sacoche de sécurité (pour ranger votre passeport et votre argent), une housse imperméable (pour votre sac, selon la région et la saison), un chargeur portable (utile si vous utilisez beaucoup Maps Me) ainsi que l’indispensable livret G’Palémo (guide illustré permettant de vous faire comprendre aisément si vous ne parlez pas farsi).
  • Autres ressources : Pour plus de conseils, vous pouvez consulter mon guide pour faire du stop.

J’ajouterai que si mon aventure en auto-stop en Iran a compté parmi les moments les plus difficiles de mon périple le long de la Route de la Soie (je vous en dirai plus dans mon prochain article, qui concernera davantage mon voyage en solo), j’y ai aussi vécu mes plus beaux moments. C’est donc un peu chamboulée que je file désormais vers Téhéran, avant d’emprunter les routes traversant le Kurdistan.

Pour aller plus loin, je vous invite à retrouver l’intégralité de mes récits de voyage, ainsi que toutes les aventures de mon tour du monde et la philosophie de ma vie nomade ! Enfin, si vous avez également eu l’opportunité de faire de l’auto-stop en Iran et que vous avez des conseils à ajouter, n’hésitez pas à nous laisser un petit message dans les commentaires ci-dessous…

6 thoughts on “L’Iran en stop : un bel attrape-touristes”

  1. J’ai vraiment beaucoup aimé ton article. Il ouvre un peu la porte sur un pays qu’il n’est pas très facile de découvrir. Il est remarquable que les Iraniens et plus particulièrement les jeunes, réussissent finalement à contourner les lois. J’ai retrouvé, dans ton joli texte, l’ambiance de « Taxi Téhéran » de Jafar Panahi avec ses petits bouts de vies glanés en bord de route. Merci beaucoup pour ce beau voyage.
    Fabrice
    Tahiti Le Blog Article récent : Bora-Bora : voyage au paradis polynésien? Notre séjour en familleMy Profile

  2. Toujours un bonheur de découvrir tes pérégrinations. C’est très bien écrit ça change des infos toujours négatives de
    l’actualité. Que de belles photos, ça ventile l’esprit! Merci Astrid, bon vent!

  3. très beau « reportage » toujours aussi bien documenté
    l’Iran n’est pas un long fleuve tranquille, mais il a du cachet …
    bonne continuation vers le farwest

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