Philosophie d’une auto-stoppeuse

faire auto stop

Tu te dis que tu tenterais bien l’aventure, toi aussi. Tu te dis qu’être auto-stoppeuse, ça a l’air sympa, tes copines rencontrées en voyage t’en ont beaucoup parlé, et t’ont raconté plein d’anecdotes qui t’ont fait rêver. Tu as fini par comprendre que ce n’est pas une activité de junkie, mais bien un art de vivre. Pourtant, tu te demandes toujours si l’auto-stop est dangereux, c’est vrai qu’en montant avec n’importe qui, on ne sait jamais sur qui on va tomber. Finalement, tu te dis que, comme au coin de ta rue, au guichet de la Poste, ou sur les strapontins grinçants de ton bus que tu prends chaque jour, il est effectivement impossible de prévoir quelles rencontres vont se présenter à toi. La différence sera sûrement l’attitude ouverte à l’échange et au dialogue que tu devras adopter. Par ailleurs, un peu d’aléatoire conserve toujours une part de charme.

Un beau jour, ayant peu de sous en poche, tu te décides à franchir le pas, peu rassurée. Tu lis quelques conseils pour faire du stop sur Internet, et tu te prépares à lever ton pouce sur le bas côté. Tu penses d’abord devenir auto-stoppeuse pour économiser un peu durant ton road trip. Tu ne sais pas encore qu’en réalité, ta motivation résidera dans la rencontre avec l’autre. Tu ressens ces premières pulsations cardiaques battre la chamade dans ta poitrine. Tu sais que tu pars vers l’inconnu, et l’excitation se mêle à une pointe d’appréhension. Et si… ? Et si tu te perdais en chemin ? Et si tu faisais une mauvaise rencontre ? Et si personne ne te prenait ?

auto-stoppeuse
Traversée de la Grèce avec une autre amie auto-stoppeuse

Tu attends une paire d’heures. Tes sentiments de jeune auto-stoppeuse vont et viennent, se contredisant bien souvent. De l’espoir à la déception, de l’ivresse au découragement, tu ne t’attendais pas à un tel feu d’artifice émotionnel. Tu te surprends à râler lorsqu’une voiture ne s’arrête pas, avant de réaliser la stupidité de tes propos. Es-tu prétentieuse à ce point, pour te dire que le premier conducteur venu devrait te conduire à destination ? Tu te sens presque un peu honteuse d’avoir eu de telles pensées, et après une petite remise en question tu adoptes une attitude plus positive. Un sourire flambant neuf donc, tu t’en remets à ta bonne étoile, à qui tu viens juste de donner un surnom pour la première fois de ta vie.

Finalement, une première voiture s’arrête, et te demande où tu vas. Un peu hésitante, tu balbuties quelques mots, laissant comprendre au conducteur que tu te rends dans la même direction que lui. Tu jettes ton sac à dos à l’arrière du véhicule et tu grimpes, toute penaude, sur le siège passager. Tu es heureuse, le chauffeur a l’air sympa, tu en es presque étonnée. Toi qui t’attendais à tomber sur un pervers sexuel, tu ris intérieurement en repensant à ces images de toi ligotée ou découpée en rondelles, qui avaient envahies ton esprit les minutes précédentes. Bon. Maintenant que tu es avec Marco, avec qui tu vas passer les quatre prochaines heures, tu te détends, et tu commences à discuter avec lui. Il souffre apparemment de la solitude et semble ravi de pouvoir parler un peu avec quelqu’un. Toi, tu es fatiguée, et ces discussions banales sur le beau temps commencent à t’ennuyer profondément. Tu restes polie car tu te sens un peu redevable, mais les heures sont longues. Marco souhaite t’offrir un café à votre arrivée mais tu refuses, d’un ton las. Tu lui adresses un merci, vite fait bien fait, et tu poursuis ta route.

fille auto-stoppeuse
Route vers Springbok, Afrique du Sud

Tu attends ton prochain véhicule un long moment. Tu finis d’ailleurs par te demander si tu n’as pas vexé ton karma d’auto-stoppeuse, que tu commences à développer peu à peu, en t’adressant ainsi à Marco. Cette idée reste figée un long moment dans ta tête et puis, tu l’admets, tu as vraiment merdé. Marco, c’était un gars gentil, qui en échange d’un peu de compagnie, ne cherchait qu’à te filer un coup de main. Toi, blasée et les traits tirés, tu es restée fermée, acquiesçant de temps à autres à ses propos qui te semblaient si ennuyeux. Tu réalises que tu as une idée bien haute de ta personne, même si ça te fait mal ; tu te dis qu’après tout tu n’es peut-être pas si géniale que ça.

Bon, maintenant que tu as intégré que tu n’es pas la reine du monde, tu reprends l’aventure en stop sur de meilleures bases. Tu tends à nouveau ton pouce et en moins de cinq minutes, Frank t’invite à se joindre à lui. Très vite, ce dernier s’ouvre à toi et te raconte sa vie, d’une façon tellement intime que ça te serre la poitrine, surtout quand il te raconte comment est décédé son fils, il y a encore peu de temps.

Frank te dépose dans un endroit paumé, en rase campagne. Pas une voiture à l’horizon, mais des montagnes, et un lac. Tu t’assieds, et tu repenses à l’échange émouvant que vous venez d’avoir. Tu es surprise de t’être, toi aussi, ouverte entièrement à ce parfait inconnu. Toi qui étais si timide, tu te sens déjà transformée et tu pressens que cette émancipation nouvelle t’ouvrira de nombreuses portes. Libérée et confiante, charmée par les environs, tu décides finalement de marcher pour rejoindre une route plus passante. Tu finiras par planter ta tente quelques kilomètres plus loin, à la nuit tombée. Tu te sens en communion avec le monde qui t’entoure, tu ne regrettes pas d’avoir dépassé tes limites et tu ressens une certaine fierté personnelle.

femme auto-stoppeuse
Mes débuts en tant qu’auto-stoppeuse, sur la ruta cinco en Argentine

Le lendemain, pas très fraîche mais pleine d’énergie, tu joues à nouveau du pouce. Les kilomètres qui te restent à parcourir n’ont plus la même signification qu’auparavant. Désormais, tu as compris qu’il te faudrait prendre ton temps, pour profiter au maximum des opportunités qui s’offriraient à toi. Tu ne cherches donc plus à aller vite, tu souhaites simplement renforcer ta foi en la nature humaine. Durant ta prochaine heure d’attente, seule avec toi-même, tu deviens presque philosophe, et lorsque Christine te propose de te déposer un peu plus loin, tu es presque déçue de ne pas avoir pu t’abandonner à penser un peu plus longtemps. Toutefois, reconnaissante, tu cherches à savoir quelles raisons l’ont poussée à récupérer une auto-stoppeuse au bord de la route, faisant ainsi preuve de solidarité avec toi. C’est une femme seule et tu ne t’attendais pas à ça. En fait, tu lui rappelles sa fille, elle a le même âge que toi et vient aussi de partir faire le tour du monde. Elle lui manque. Son histoire te fait penser aux tiens. Eux aussi commencent à te manquer et tu es soudainement prise d’un élan de nostalgie. Christine s’en aperçoit, c’est une maman, elle remarque ces choses-là. Elle t’offre en signe d’encouragement ces quelques bonbons qui traînent au fond de son sac, et te souhaite bonne chance pour la suite. Ces quelques mots, ce banal bon voyage, te touche plus que d’habitude. Tu sais qu’elle le disait du fond du cœur, et que ses pensées bienveillantes t’accompagneront longtemps.

Tu bénéficies de quelques coups de pouce en cette belle journée ensoleillée. Tous t’aident du mieux qu’ils peuvent, et tu arrives parfois plus rapidement que si tu avais emprunté les transports en commun. Certains changent leurs itinéraires, d’autres t’invitent à leur table ou encore te tendent avec sympathie leur téléphone, pour que tu contactes tes parents afin de les rassurer. Tu te sens gênée de recevoir autant de gentillesse, d’autant plus que, et ça tu l’as désormais bien intégré, tu n’es définitivement pas la maîtresse de l’Univers. Tu te demandes bien ce que tu as fait pour mériter toute cette générosité et à ta manière, tu essaies de rendre au monde un peu de ce qu’il t’a apporté.

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« Je voyage autour du monde et je voudrais rentrer voir ma famille pour Noël »

En fin de soirée, tu voyages avec Paulo. Tu te demandes pourtant si tu n’aurais pas mieux fait de planter ta tente dans ce champ de tournesols qui te faisait de l’œil, mais depuis que tu entretiens ton karma, ta confiance dans le monde n’a plus de limite. Il ne parle qu’espagnol et tu maudis tes parents de t’avoir inscrit en cours d’allemand pour deuxième langue. Qu’importe, tu découvres, étonnée, qu’on peut surpasser la barrière de la langue en communiquant avec les mains. De fous rires en discussion presque compréhensibles pour chacun d’entre vous, tu passes un excellent moment. La nuit tombe mais Paulo ne t’abandonne pas. Il déplie le second lit d’appoint de la cabine conducteur, et tu passes ainsi ta première nuit dans la cabine d’un chauffeur routier. Tu commences à développer une gratitude profonde envers tous ceux qui font ton voyage, rendant ainsi tes rêves accessibles.

Au fil des rencontres, tu te rends compte que tu as côtoyé des personnes d’univers très variés. Il n’y aurait donc pas de conducteur type. Tu es enrichie de toutes ces expériences, au contact de personnes d’âge, de sexe, et de niveau social si différents. Toi qui voulait sortir des sentiers battus, c’est chose faite. Tu commences à réaliser que tu manquais peut-être un peu d’humilité, et te retrouver face à ces situations imprévues apporte un œil critique sur tes anciennes certitudes.

Tes convictions se renforcent, et tu fais même de la pratique du stop un acte politique. Tu sais que tu vas à l’encontre de cette société boulimique de consommation, où tout doit être rapide, puisque le temps, c’est de l’argent. Toi, tu viens de découvrir le plus grand luxe sur terre : celui de prendre son temps, et tu vis désormais la vie qui t’a toujours fait envie. Respectueuse de l’environnement depuis toujours, tu n’es pas mécontente de ne plus participer à la pollution de l’air, puisque tu occupes désormais des places passagers vides. Dévorant ce nouvel espace de liberté que t’offre la route, tu apprends à l’aimer, cette incertitude qui t’effrayait tant.

Je connais presque tous les monuments, musées et sites historiques des nombreuses villes que j’ai visitées pour promouvoir mon travail, mais je n’en ai absolument aucun souvenir. Il ne reste que les choses inattendues, les rencontres avec les lecteurs, les bars, les rues où je me suis promené par hasard et où, poussant plus loin, j’ai vu soudain un spectacle merveilleux.

Tiré de Le Zahir, un livre de Paolo Coelho

faire du stop femme
Stop sur la route de Laâyoune au Sahara Occidental

Tu découvres même que l’on n’est pas forcée de savoir où l’on va : tendre le pouce suffit à démarrer une nouvelle aventure, qui regorge de surprises et d’intensité. Alors tu te décides à voyager léger puis tu changes tes plans : désormais tu t’arrêtes où tu veux, quand tu veux, et avec qui tu veux. Être auto-stoppeuse, ce n’est plus aller d’un point A à un point B, non, c’est écouter ton feeling, t’en remettre à tes émotions, avoir confiance en toi et dans le monde qui t’entoure. Il s’agit de poésie.

Tu fais de ce moyen de transport ton nouveau mode de vie, et tu as désormais une gratitude infinie envers tous ces chauffeurs, de poids lourds ou de citadines, qui se sont tant ouverts à toi, décarcassés pour toi, inquiétés pour toi, et qui t’ont aimée, à leur façon, le temps d’un trajet…

Envie de devenir auto-stoppeuse ?

Si vous souhaitez franchir le pas, je vous laisse découvrir cette sélection d’articles qui devraient vous intéresser :

Enfin, n’hésitez pas à me contacter pour plus d’informations, je réponds toujours aux messages de mes lectrices, même s’il me faut parfois un peu de temps car je vis constamment sur la route.

Une dernière chose : si vous êtes vous-aussi auto-stoppeuse, je vous invite à nous raconter pourquoi voyager le pouce en l’air, et à partager votre expérience avec nous dans les commentaires ci-dessous ! Enfin, je terminerai ces quelques lignes en vous souhaitant bonne route à toutes…

13 thoughts on “Philosophie d’une auto-stoppeuse”

  1. Hello,
    J’avoue qu’à l’adolescence, j’avais pensé à partir en vacances en faisant du stop, mais je ne me suis jamais lancée. La peur me retenait trop, et maintenant, je suis sûre que je ne pourrais toujours pas le faire, lol.

  2. Je n’ai absolument aucune du pourquoi du comment. Mais Christine m’a émue, vraiment beaucoup. Bel article en tout cas, tu devrais écrire un livre sur les preneurs d’auto-stoppeurs, il y aurait sûrement beaucoup à raconter :).

  3. Ton article est tellement agréable à lire! Je me reconnais un peu dans ce que tu écris mais j’en suis qu’au premier stade: celui où on découvre l’auto-stop seul après en avoir fait à deux. En étant seule, je dois avoir plus confiance en moi et aller vers les autres en essayant de faire partir cette peur de ne jamais être prise. Pour l’instant, je n’ai jamais attendu très longtemps (1h30 max). J’ai toujours cru en ma bonne étoile, et c’est peut-être ça qui m’aide à ne pas avoir peur 🙂

  4. quel plaisir de te lire ! ce délicieux récit me rajeunit et me rappelle ma traversée de
    la « blanche albion » en stop, de l’ Ecosse à la Manche, durant l’été 1952 …
    une semaine merveilleuse et pleine de surprises pour rejoindre mon bateau
    yes we can ! j’avais déjà testé ce slogan …

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