L’Ouzbékistan sur le pouce, de Lada en Lada

C’est depuis le Tadjikistan, à travers la légendaire Pamir Highway, la Wakhan Valley puis Douchanbé, que José et moi entrons en Ouzbékistan. Nous disposons de deux semaines devant nous et pas un jour de plus : notre visa (bien que hors de prix) nous laisse peu de marge de manœuvre, et c’est donc suivant l’itinéraire touristique hautement recommandé que nous levons le pouce, de Tachkent à Khiva, en passant par Samarcande et Boukhara. Voici le récit de nos aventures en auto-stop en Ouzbékistan, traversée qui aura marqué, à coup sûr, nos âmes de voyageurs…

Chambardement à Tachkent :

Au cœur de la capitale ouzbèke, notre voyage sur la Route de la Soie connaît un brusque revirement : comme nous le redoutions, nous apprenons que nous ne pourrons entrer prochainement au Turkménistan, notre demande de visa a été rejetée. Entre quelques allers-retours à l’ambassade, et malgré tout une agréable visite du bazar de Chorsu, nous prenons le temps d’adapter la suite de notre programme.

visite du bazar de Chorsu
Des pigeons tentent de picorer quelques graines dans le bazar de Chorsu / Crédits @Macadam Pixels

Émettant des souhaits divergents, José et moi décidons de nous séparer quelques temps, nous nous retrouverons prochainement en Iran afin de poursuivre l’aventure à deux. Cela ne nous empêche pas de lever ensemble le pouce bien haut à la sortie de l’agglomération, et nous vivons pour le meilleur notre première expérience d’auto-stop en Ouzbékistan.

De part et d’autre de la M39, de mornes champs de coton s’étalent à perte de vue. Ça et là, femmes et fillettes, courbées sous un soleil luciférien, ponctuent le paysage des tons vifs de leurs fichus. En mesurant l’étendue des plantations, peu de discernement suffit pour comprendre qu’il ne doit plus rester grand chose de la mer d’Aral. Si les dégâts sont ici considérables, au moins chez nous, le commerce du blue jean made in China se porte bien.

Un routier nous invite à déjeuner un plov (riz au mouton), et bien qu’il soit de loin le meilleur de tout notre séjour en Asie Centrale, il me couchera deux jours complets : une fulgurante intoxication alimentaire dont je me souviendrai longtemps. Nous avons toutefois le temps de gagner Samarcande avant mes premiers spasmes, et réalisons alors un vieux rêve d’enfant.

Incorrigible Samarcande :

Samarcande, si habilement dépeinte dans les romans de Tesson, d’Ollivier ou de Maalouf, résonnait depuis longtemps en moi comme la ville phare de ce road trip, censée musser les autres de son ombre sacrée. Une fois remise sur pied, c’est donc emplie d’attentes démesurées qu’à six heures tapantes, je marche droit vers la place du Régistan.

La ville somnole encore et je suis seule à contempler ce joyau qui a su résister aux siècles. Je poursuis mon rêve éveillé en visitant la nécropole et le mausolée Chah-E-Zindeh, mon grand coup de cœur. Émerveillée par les subtilités de ces teintes turquoises, je me promène de mosaïques en mosaïques, de caveaux en caveaux, sous les premiers rayons éblouissants du jour. Je termine par le mausolée Gour Emir, cerise sur le gâteau, je nage encore en plein songe.

voyage en Ouzbékistan
La célèbre Place du Régistan, cœur touristique de Samarcande

Puis je me heurte à un mur, haut de deux ou trois mètres, certes plaisamment décoré, mais qui n’a rien à faire là. Les autorités, soucieuses de préserver la clientèle étrangère de la vue des quartiers résidentiels, l’ont érigé afin de séparer la ville en deux : d’un côté, les touristes et les sites à visiter ; de l’autre, les habitants, princes héritiers déchus. Si les premiers regrettent le manque de vie qui en résulte, les seconds ne comprennent pas qu’on leur ait ôté des mains la Samarcande qui était leur. C’est ainsi dubitative que je décide de prendre la route de Boukhara, abandonnant derrière moi une part de mes rêveries.

D’habitude, nous sommes toujours très déçus par le caractère très abstrait des descriptions d’itinéraires qui émaillent les récits de voyage. On y parle de « Route de la Soie », de « traversée », de « grand axe historique », de « liaison entre deux cités rayonnantes », de « pistes caravanières », de « routes de conquête », de « flux de peuplements », de « liens de communication »… À quoi ces expressions se rapportent-elles sur une carte d’état-major ? À quelle réalité ? Comment s’incarnent-elles dans un paysage, où s’inscrivent-elles sur les terrains ? Les vagues descriptions de cheminement ne peuvent servir à guider le voyageur sur les traces des découvreurs.

Sylvain Tesson, Priscilla Telmon, La chevauchée des steppes

Je quitte ensuite José vingt-quatre heures, afin de me confronter seule à l’expérience de l’auto-stop en Ouzbékistan. Jour de chance, un policier me permet de parcourir 250km, soit la presque totalité du parcours : de quoi redorer à mes yeux le blason de la corporation !

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Une alcôve du complexe Chah-E-Zindeh

Émois à Boukhara :

Moi qui pensais que Boukhara n’était que la petite sœur de Samarcande, quelle surprise en franchissant les portes de la cité ! Je n’énumèrerai pas les mille et une merveilles qui ont bâti à juste titre la réputation de la ville, mais laissez-moi tout de même évoquer la mosquée Kalon et son fier minaret, ses galeries immaculées et son mihrab dissimulé ; les madrasas Mir-I-Arab, Koukeldach ou Koch, et leurs milliers de fresques platinées ; la citadelle Ark qui servait à l’époque de résidence aux émirs ; ou encore le Tchor Minor et ses quatre dômes azurés, qui tranchent avec les tons vieillis et terreux du discret mausolée des Samanides. Je ne ferai cependant pas de ces quelques lieux d’exception une liste exhaustive, bien que tous m’aient irradiée de leur influence, de leur charme et de leur magie.

Mais si c’est à Boukhara que j’ai ressenti mes premiers émois ouzbeks, c’est surtout qu’il est tentant de s’y imaginer autrefois. Plus qu’à Samarcande, on toucherait presque du doigt les caravaniers d’antan arrivant du lointain, rompus après leur éprouvant voyage, dételant les bêtes dans un caravansérail et les faisant s’abreuver, égorgeant l’une d’elles et la faisant rôtir, avant de s’abriter derrière un mur en torchis pour y passer la nuit, repus.

Certes, marchands de tapis et d’autres babioles sont là pour nous rappeler à notre vingt-et-unième siècle, mais cette étape incontournable de tout voyage sur la Route de la Soie ne laisse aucune place à la déception. Son côté pittoresque a été préservé jusque dans les moindres détails, et sur ce matelas de fortune, dans cette auberge à bas prix, je m’endors entre samovar et tentures, entre vases en terre cuite et assiettes peintes à la main. Je fantasmais Samarcande, j’ai aimé Boukhara, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

visite de Boukhara en Ouzbékistan
Le minaret Kalon et sa mosquée

Khiva :

Sortir de Boukhara est un jeu d’enfant, mais esquiver adroitement les propositions tendancieuses des différents conducteurs de la journée est une toute autre affaire. Et comme, manque de bol, je ne sais pas dire en russe mais qu’est ce qui diable a bien pu te faire croire que j’allais écarter les jambes à l’arrière de ta Lada ? je m’en tire gauchement et comme je peux. Faire seule de l’auto-stop en Ouzbékistan, c’est passer des journées sympas, mais répéter un peu trop souvent niet, spaciba.

Je parviens tant bien que mal à traverser le désert du Kyzylkoum, et ma foi, le trajet s’avère être bien plus facile que lors de mon aventure dans le désert de Gobi, en Chine. En bout de course, j’ai la joie de longer le cours de l’Amou-Daria, tristement célèbre pour avoir, avec le Syr-Daria, et à cause de leur détournement pour irriguer les champs de coton, asséché en grande partie la Mer d’Aral.

Je me perds un peu à la tombée du jour, mais ma bonne étoile n’est pas loin : alors que la nuit pointe subitement son nez, un grand-père me dépose à l’entrée de Khiva, dont les minarets noircis par l’obscurité naissante découpent de leurs silhouettes un ciel doré et sans nuages. Le tableau est solennel, il me tarde d’être aux aurores.

Comme à Samarcande et à Boukhara, je me trouve dehors au matin, avant même que le soleil n’ait daigné se lever. Égoïstement, j’assiste béate au plus beau spectacle de la journée : la cité, encore silencieuse, recouvre sereinement ses couleurs, sans qu’aucune âme ne la perturbe. Certaines villes se laissent savourer sans modération, et avant l’heure redoutée de la ruée des badauds, Khiva est l’une d’entre elles.

voyager en stop en Ouzbékistan
Le minaret Kalta Minor

Désormais, je mets cap sur Moynaq, ville fantôme qui fut jadis un port important situé sur le rivage de la mer d’Aral. N’ayant obtenu le visa turkmène, il me faudra ensuite rejoindre le Sud du Kazakhstan, où j’espère trouver un bateau pour Bakou, en Azerbaïdjan.

Faire de l’auto-stop en Ouzbékistan :

Si vous souhaitez tenter l’aventure, sachez qu’il est relativement facile de faire de l’auto-stop en Ouzbékistan. Toutefois, voici quelques conseils, qui je l’espère vous seront utiles :

  • L’itinéraire et l’état des routes : D’ordre général, les routes ouzbèkes sont plutôt bonnes, à moins que vous n’alliez vous perdre je ne sais où. Lorsque l’on suit l’itinéraire classique allant de Tachkent à Khiva, faire de l’auto-stop en Ouzbékistan est un vrai jeu d’enfant. Plus à l’Ouest, les véhicules se font plus rares.
  • Sortir des grandes villes : Sauf Tachkent, les villes sont à taille humaine et vous pouvez sans souci les quitter à pied ou en transport en commun, pour quelques centimes. Un vrai bonheur après avoir traversé la Chine en auto-stop, où les agglomérations immenses furent une vraie plaie pour poucer. Petite info, pour sortir de la capitale vers le Sud, nous avons pris un bus pour Chinaz, ville située quelques kilomètres plus loin, ce qui s’est révélé être un choix judicieux.
  • La communication : Le russe est fréquemment parlé, bien qu’un peu moins qu’au Kirghizistan ou au Tadjikistan. En connaître les bases peut toutefois s’avérer très utile, d’autant plus qu’avec quelques efforts les progrès sont assez rapides. L’anglais est très peu utilisé, mis à part dans les bazars touristiques.
  • Le climat : Selon la saison où vous serez sur place, il peut faire très chaud comme plutôt froid. Nous y étions fin septembre et aux heures ensoleillées, le thermomètre grimpait toujours très haut. Prévoyez de l’eau ou des vêtements adaptés en conséquence.
  • Le camping sauvage : Drôle de particularité si vous faites de l’auto-stop en Ouzbékistan, sachez que toutes les trois nuits au moins vous devez dormir dans un hôtel, où un document faisant preuve de votre séjour vous sera remis. Il est à conserver puisque l’on vous le demandera lorsque vous quitterez le pays, sous peine d’une forte amende voire d’un bannissement. En pratique, il arrive qu’on ne vous le demande pas, comme il se peut que les douaniers grimacent si une seule nuit (et non trois) manque à l’appel. C’est au petit bonheur la chance, mais c’est comme ça.
  • La police : Nous n’avons eu aucun problème avec les policiers. Il semble que les temps aient bien changé, voire que certaines directives aient été données par les autorités. Tant mieux pour les voyageur, mais ne vous méprenez pas, les bakchichs pleuvent toujours du côté des conducteurs locaux, vous le verrez d’ailleurs assez vite par vous-mêmes.
  • Le matériel : Pour vous lancer, pas besoin d’équipement spécifique. Cependant, pour faciliter votre aventure, n’hésitez pas à apporter avec vous un marqueur de qualité (voire une ardoise Velleda, pour écrire de jolis panneaux), un gilet jaune réfléchissant et une lampe de poche puissante (pour la nuit), un long chèche (pour traverser le désert ou contre le froid), une discrète sacoche de sécurité (pour ranger votre passeport et votre argent), un chargeur portable (utile si vous utilisez beaucoup Maps Me) ainsi que l’indispensable livret G’Palémo (guide illustré permettant de vous faire comprendre aisément si vous ne parlez pas la langue).
  • Autres ressources : Enfin, pour plus d’infos, vous pouvez jeter un œil à ma philosophie d’auto-stoppeuse, ainsi qu’à mon guide pour faire du stop !

En attendant la suite de mon aventure en auto-stop en Ouzbékistan, je vous invite à retrouver mes autres récits de voyage, ainsi que l’intégralité des textes relatifs à mon tour du monde, et quelques mots sur ma vie de nomade !

14 thoughts on “L’Ouzbékistan sur le pouce, de Lada en Lada”

  1. Très chouette article 🙂
    C’est un pays plein de mystères et ton récit, ainsi que tes photos, en dressent un portrait évocateur.
    Contrées de légendes…
    En tout cas, la beauté des lieux est indéniable, ça donne envie d’attraper son sac à dos et d’aller découvrir tout ça !
    Merci 🙂

  2. C’est beau c’est beau c’est beau ! Ce sera définitivement ma première destination d’Asie centrale ! Bravo pour le courage, ça doit pas être facile d’être vraiment confronté à l’amalgame je fais du stop/je suis une fille facile.

    1. Merci pour ton message Lauriane, super si tu te rends sur place ! Effectivement, tous les conducteurs SANS EXCEPTION ici m’ont fait des avances assez désagréables… Peut-être parce que je fais du stop, ou parce que j’étais seule, ou française, qui sait ? Bon voyage à toi en tout cas, et au plaisir !

      1. Probablement un peu de tout ça … heureusement qu’ils ne sont pas trop agressifs (j’ai l’impression). Je n’ai pas encore de date et des trucs prévus jusque dan 6 mois, mais ça me fait trop envie !

  3. D’après ce que je lis, le visa de transit turkmène a l’air de plus en plus difficile à obtenir ces derniers temps :/ Avec mon compagnon, on envisage de faire une route similaire à la tienne, mais dans l’autre sens, dans un futur plus ou moins proche. Du coup, avec cette histoire de visa, on regardait pour le cargo Baku-Aktau. Il paraît que ça peut être assez épique! Je suis curieuse de lire comment ça s’est passé pour toi 😉

    1. Salut Margaux ! Oui ce visa était compliqué, en tout cas pour nous ! Concernant le bateau, je suis en train de l’attendre, j’écrirai prochainement un article sur le sujet 🙂 Bonne route à tous les deux, je vous souhaite de vivre une magnifique aventure…

  4. La route de la soie, c’est bien un itinéraire qui fait rêver. Nous avons pu la parcourir côté Chinois mais nous avons dû nous arrêter à la frontière (visa oblige). Quelle frustration arrivés là. Ton article nous donne vraiment envie d’y retourner pour visiter les pays en Stan. Est-ce que tu parles russe ?

    1. Merci pour ton message Ania ! Non je ne parle pas vraiment russe mais j’apprends de mon mieux, et je me débrouille assez pour discuter quand je fais du stop, c’est déjà ça ! Dommage que tu n’aies pu aller plus loin effectivement, mais peut-être que cela sera l’occasion de programmer un nouveau voyage dans la région…?

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