Trek autour du Mont Fitz Roy : sensations, palpitations, émotions

vivre sur la route

[Dernière mise à jour : 14 juin 2017]

Mon road trip en auto-stop et en bus se poursuit dans le sud de l’Argentine, en Patagonie. J’arrive à El Chalten après plusieurs milliers de kilomètres passés sur la route, de São Paulo à Iguaçu via Curitiba, Santiago, Osorno, et Bariloche.

Je me lance, je veux aller à la découverte des alentours du Mont Fitz Roy. Sur les conseils de Facundo, mon couchsurfer argentin qui m’accueille quelques jours chez lui, je planifie mon itinéraire pour ma randonnée en montagne, ce dernier est classé moyen/difficile.

Préparer un tour du monde, ce n’est pas comme organiser un voyage de quelques semaines dans une région précise. Difficile de tout prévoir, de tout organiser, de tout savoir à l’avance. Je n’ai ni le temps de faire des recherches sur les endroits où je me rends, ni le budget suffisant pour être dotée du matériel spécifique.

Ce n’est pas mon premier trek, et c’est loin d’être mon premier bivouac. Je sais par expérience que je suis mal équipée, déjà fatiguée après mille kilomètres d’auto-stop la semaine passée, et que je risque de peiner à certains moments. J’improvise tout de même comme je peux, un trek de dernière minute autour du Mont Fitz Roy, car je veux voir un glacier, un vrai, de près…

Jour 1 – Départ pour le Glacier Piedras Blancas

C’est aujourd’hui le grand jour, le départ pour une nouvelle aventure. Je fais mon sac en décidant de voyager léger : je n’emporte que le minimum et de quoi manger pour trois jours. Pas de cuisine gastronomique, ce sera du pain, des saucisses crues et des pommes pour varier un peu.

Un peu inquiète en apprenant qu’il fait environ -5°C la nuit, et je m’offre un petit extra : je loue un vrai duvet et une paire de gants, pour quelques pesos argentins. J’emprunte une carte des environs, et j’avance en direction de la montagne.

La maison de Facundo, mon Couchsurfer d'El Chalten!
La maison de Facundo, mon Couchsurfer d’El Chalten

Seize kilomètres de marche m’attendent aujourd’hui, et bien sûr je n’ai pas du tout préparé ma randonnée. Dès les premières centaines de mètres, ça monte. Ça monte dur même. Peu à peu j’aperçois la petite ville d’El Chalten s’éloigner derrière moi, et le fleuve l’abreuvant disparaître dans le creux de la montagne. Déjà, je réalise la chance que j’ai de contempler cette nature encore sauvage.

Un peu plus loin, trois lamas attachés à un arbre me regardent, et prennent la pause pour une photo souvenir. Il faut faire vite, sait-on jamais : ils pourraient vouloir m’arroser soudainement. Premier lac : la Laguna Capri, je m’accorde une pause sur les gros galets de la plage. De tous les côtés, des montagnes, verdoyantes pour certaines ou rayonnantes sous la neige et le soleil pour d’autres. La marche reprend, sur des sentiers plus ou moins accessibles. Je regrette déjà de ne pas avoir emporté de bonnes chaussures de randonnée.

Les paysages évoluent constamment et chaque colline franchie m’ouvre la porte d’un nouveau monde. Des forêts, des rivières, des champs : mes yeux n’ont pas le temps d’apprécier ces cadeaux à leur juste valeur qu’il leur faut déjà passer à autre chose. Un peu plus loin, un environnement quasi-désertique rend la promenade surréaliste. Des milliers d’arbres blancs et secs se dressent comme un rempart protégeant fidèlement le Fitz Roy, que je commence à apercevoir au loin. La journée est clémente et les nuages peu nombreux. J’ai de la chance car hier, il pleuvait.

L'impression d'être plongée dans un monde parallèle...
L’impression d’être plongée dans un monde parallèle…

Encore engourdie par l’euphorie du départ, je me lance à la recherche du passage secret de mon couchsurfer Facundo, pour me rendre au Glacier Piedras Blancas.

Tu verras, après les deux grosses pierres, continue un peu puis grimpe en haut de la petite colline. Tu y trouveras le glacier.

C’est alors que ma promenade de santé se corse et se transforme en parcours du combattant. Trouver deux pierres ! Il y en a des milliers ! Il n’y a que des cailloux, de part et d’autre du chemin qui n’en est plus vraiment un désormais.

Je m’enfonce dans cet environnement qui devient plus hostile à chaque pas, finis par trouver deux pierres, un peu différentes. Je décide qu’elles seront le signal du début de mon ascension. À partir de là, le chemin a quasiment disparu et chaque pas nécessite une grande concentration. Mon sac à dos ne favorise pas mon agilité, ni mes petites baskets qui glissent au moindre obstacle. Je voulais sortir des sentiers battus : au moins c’est réussi ! La pente est raide et je commence à peiner. Petite colline, petite colline : grosse montagne oui ! La fin de la montée est particulièrement dangereuse : il faut escalader de gros rochers pour le moins inhospitaliers.

Je n’ai aucune idée du temps que je mets à atteindre le sommet, et chaque pas est une épreuve qui repousse mes limites. Mais j’y arrive. J’y arrive ! Le souffle haletant et les jambes flageolantes, j’y parviens.

Je relève la tête : un imposant glacier enveloppe de blanc et de turquoise la montagne qui se trouve face à moi. Un panorama époustouflant, dont je n’aurais pu imaginer la puissance qui s’en dégage. Les milliers de pics bleutés et hérissés vers le ciel empêchent les condors de s’y reposer, les forçant ainsi à m’offrir un peu plus de leur spectacle. Ce tableau, dont je ne possède malheureusement pas le vocabulaire pour en décrire la beauté, est gravé à jamais dans ma mémoire. Je vous laisse donc regarder mes photos d’Argentine pour tenter d’imaginer la scène !

Le glacier tout bleu que je découvre enfin...
Le glacier tout bleu que je découvre enfin…

Les dernières heures viennent de passer à une vitesse folle et il me semble prudent de redescendre au campement Poincenot au plus vite, avant que la nuit n’ajoute une difficulté supplémentaire à mon escapade périlleuse. Je dépense mes dernières forces pour rejoindre ce dernier, encore étourdie par le souvenir émouvant de ce rêve tout juste accompli.

Je ne fais pas long feu, après avoir planté la tente et mangé un morceau de pain, je me couche et m’endors vers 20h30, en tentant difficilement de me réchauffer.

Le passage secret de Facundo pour voir de près le Glacier Piedras Blancas :

Le Glacier Piedras Blancas est indiqué sur les plans que vous pouvez trouver à l’office du tourisme d’El Chalten. Toutefois, l’itinéraire balisé ne permet pas de s’en approcher de près. Facundo est saisonnier dans cette région depuis deux ans, il connaît donc les lieux comme sa poche. Voici son passage secret :

  • Suivez l’itinéraire indiqué sur votre plan, indiquant le glacier
  • Vous devez toujours avoir le fleuve sur votre droite
  • Poursuivez environ trente minutes votre marche sur les cailloux
  • Trouvez les deux pierres, elles vous sembleront sûrement différentes des autres (elles sont plus grosses, bon courage !)
  • Continuez dix minutes, puis quittez l’itinéraire du plan et grimpez en haut de la montagne
  • Le tout petit sentier disparaîtra peu à peu, marchez toujours vers le sommet et franchissez les rochers (soyez prudent !)
  • Une fois en haut, allez au-delà des derniers blocs de pierres, vous y êtes…

Ne faites pas comme moi, pensez à vous équiper : chaussures de marche fortement recommandées !

Jour 2 – De la Laguna de los Tres à la Laguna Torre

Le réveil est difficile, à 5h30 du matin. Il fait encore nuit et les températures sont négatives. J’ai pour premier objectif d’admirer le lever du soleil sur le mont Fitz Roy, et toute merveille se mérite, certaines plus que d’autres.

Hier, j’ai trop forcé, et bien que je ne le regrette pas, je maudis ma jambe droite, blessée simultanément à la cheville et à la cuisse, comme un appel au repos. Je peux à peine plier les muscles de ma jambe et je sens que la journée va être longue. Je me lance donc péniblement dans l’ascension de la montagne, qui mène à la Laguna de los Tres, à environ trois mille mètres d’altitude.

Dès le départ, le chemin est raide. Les pierres gelées glissent et je m’efforce de rester concentrée à chaque pas. Des randonneurs chevronnés et suréquipés me doublent tout au long du sentier. Difficile de rester motivée, je fais certainement peine à voir, avec ma couverture polaire sur le dos, mon sachet de pain à la main, et boitant sous l’intensité de la douleur – en relisant cet article, je trouve en réalité la scène plutôt drôle !

Pour la première fois de ma vie, je redoute de ne pas arriver à destination. Le sommet de la montagne me semble inatteignable. Je ne sens presque plus ma jambe et je pleure comme une gosse. Si d’autres y parviennent, moi aussi j’y arriverai. Voir tous ces grimpeurs agiles et rapides me remotive, comme un ultime défi à relever. Et je marche, je peine, je glisse dangereusement, je souffre, mais je garde un moral d’acier. Plus je monte et plus la difficulté croît, plus je me sens inébranlable.

Les premiers rayons de soleil apparaissent derrière moi et le ciel rougit au dessus des montagnes encore noires. J’arrive en haut moi aussi, et j’éclate en sanglots encore plus vifs. Je m’assois contre un rocher qui me protège du vent, m’enveloppe dans ma couverture, et attends que le soleil daigne illuminer le Fitz Roy, tout en récupérant peu à peu.

Les quelques randonneurs posent alors bâtons de marche et mousquetons, puis sortent réchauds et gamelles : ça sent bon le café. Pour moi, ce sera eau glacée et pain de la veille, mais qu’importe, moi aussi je suis là. J’ai malgré tout accompli mon exploit, et je suis fière comme jamais.

Le soleil se lève au-dessus du mont Fitz Roy...
Le soleil se lève au-dessus du mont Fitz Roy

En quelques minutes, le soleil timide sort de son antre, apposant sur le roi une couronne dorée. Seconde après seconde, la montagne reprend des couleurs, comme se réveillant elle aussi. Plus personne ne parle, seuls quelques oiseaux se moquent de ces banalités, préférant quêter ça et là quelques miettes de pain. L’instant est éphémère, ce qui le rend d’autant plus précieux et insaisissable.

Il y a des moments où l’on aimerait que le temps s’arrête, celui-ci en fait partie mais trop tard, le spectacle est déjà terminé. Il me faut tant bien que mal redescendre au campement. La marche est compliquée et mes muscles sont refroidis, je cherche par tous les moyens à m’occuper l’esprit afin de tenter d’oublier la douleur.

En bas de la montagne, je découvre un panneau que je n’avais pas remarqué plus tôt car il faisait nuit. Ce dernier indique : « bonnes conditions physiques requises, chaussures de marche obligatoires, montée dangereuse ». Arrivée au camp, je plie bagages et mange un peu avant de poursuivre vers le prochain objectif : les Laguna Madre et Laguna Hija, la mère et la fille, aussi calmes et paisibles l’une que l’autre.

Je prends mon temps et vais plus lentement : je découvre les bienfaits de la slow life ! Pour m’aider, je trouve un bâton, qui deviendra au fil des heures mon nouveau compagnon de marche. Solide, prévenant et pas trop bavard, que demander de plus !

La Laguna Torre sera le bouquet final de ma journée. J’y arrive en fin d’après-midi, il n’y a presque plus personne sur les sentiers.

La magnifique Laguna Torre...
La magnifique Laguna Torre

Un aigle imperturbable m’accueille au bord du lac. Il s’approche de moi, et si je n’avais pas peur de son bec si pointu, je pourrais sans doute lui toucher le dessus des ailes.

Derrière lui, le lac est parsemé de blocs de glace : de petits icebergs abandonnés au fil du temps par le glacier surplombant les lieux. Le sommet des montagnes enneigées se fond dans les nuages blancs qui obscurcissent le ciel, laissant présager quelques intempéries pour le lendemain. Je reste un long moment à me reposer au paradis de la Laguna Torre, après dix-neuf kilomètres de marche, puis regagne ma tente dans le campement d’Agostini, apaisée, fourbue, et heureuse.

Le paysage
L’aigle qui veille sur la Laguna Torre

Jour 3 – Retour à El Chalten le long du Rio Fitz Roy

La pluie est tombée toute la nuit et n’a pas cessé depuis. Elle ne m’a toutefois pas empêchée de dormir près d’un tour de pendule. Je vais devoir conserver ma motivation aujourd’hui, sachant déjà que mon jean et mes baskets ne tiendront pas longtemps sous ces trombes d’eau. Je me hâte pour faire mon sac et l’habiller de sa housse de pluie, plie la tente, et remplis ma bouteille déjà percée dans le ruisseau voisin.

Le chemin du retour est plus court, il ne me reste qu’onze kilomètres à parcourir avant de pouvoir me mettre au chaud et prendre une douche. Le ciel est sombre, la pluie insolente. Le vent ne laisse que peu de répit à mon visage frigorifié. Les points de vue se font plus rares, cachés par les nuages provocants.

Seul le mirador de la Cascada Margarita m’offrira un dernier spectacle : comme une récompense après tant d’efforts, un arc-en-ciel égaie le paysage au dessus du Rio Fitz Roy, qui déverse sauvagement ses milliers de litres d’eau à travers les montagnes, dans un brouhaha assourdissant.

Peu de promeneurs aujourd’hui, et les rares personnes que je croise sont elles aussi habillées en conséquence, pour affronter l’intempérie. Une fois de plus, mon jean trempé, mes chaussures devenues éponges et mon appareil photo isolé de l’eau dans un sac plastique prêtent à rire. Je m’en moque.

Mon aventure se termine, et même si je suis courbaturée, mouillée de la tête aux pieds et fatiguée, j’ai réussi. Lorsque je croise un touriste bataillant de toutes ses forces pour remettre à l’endroit son parapluie, retourné par le vent, je ne peux m’empêcher d’esquisser un sourire, en me disant que cette fois au moins, je ne suis pas la moins bien équipée.

Mon dernier déjeuner sera rapide… et humide. Je termine mon morceau de pain devenu un peu dur, accompagné comme toujours d’une saucisse crue, en imaginant déjà mon prochain repas. Il sera chaud et copieux, croyez-moi.

Je mange en contemplant ce paysage apocalyptique...
Je mange en contemplant ce paysage apocalyptique…

Après ces onze derniers kilomètres, un panneau indique la limite du parc national de Los Glaciares, et j’arrive à El Chalten, mon bâton de pèlerin toujours en main. J’accélère, poussée par un dernier regain d’énergie.

J’étais mal préparée et mal équipée. J’ai souffert physiquement à cause de ma blessure à la jambe. J’ai pourtant été heureuse comme jamais, en contemplant du haut de la dernière colline la petite ville d’El Chalten. Aujourd’hui, j’ai réalisé un rêve : j’ai vu un glacier, un vrai, de près...

Pour plus d’informations pratiques, je vous encourage à lire l’excellent article publié par les Globe Blogueurs sur le mont Fitz Roy, vous y trouverez de nombreux conseils.

Enfin, n’hésitez pas à découvrir mon article sur l’auto-stop en Argentine, ainsi que mes autres récits de voyage !

12 thoughts on “Trek autour du Mont Fitz Roy : sensations, palpitations, émotions”

  1. Quel beau descriptif qui sera je l’éspère utile pour 2016.
    Une femme courageuse,une grande voyageuse qui aime découvrir et aller au delà de ses limites et nous fait rêver !
    Merci infiniment pour tout cela ……….qu’une hâte partir là bas et concrétiser mon rêve .
    En vous souhaitant Astrid encore de très belles découvertes.
    Michel

    1. Bonjour Michel,

      Mille fois merci pour ces gentils mots, c’est dans tous ces messages que je puise l’énergie nécessaire à la poursuite de mon aventure. Je vous souhaite à mon tour de réaliser votre projet en 2016. Il faut bien commencer par rêver avant de pouvoir réaliser nos rêves : vous êtes donc sur la bonne voie! Bon vent à vous, en Patagonie ou ailleurs 🙂

  2. Well done Astrid! J’admire ta determination, ton courage et ta volonte d’aller jusqu’au bout. Je ne doute pas que tu reussis tout ce que tu entreprends meme si cela est dur. C’est toujours avec grand interet que je te suis dans tes voyages (and you write very, very well!)

    Comment va ta jambe?

    Bisous.

    Marie-Christine

  3. J’adore tes articles, je les guette impatiemment et espère que tu aies plus de temps pour en poster plus ! Tu as du courage et de l’abnégation, j’aime bien les gens têtus, bravo d’avoir réussi 🙂

    1. Merci! ça, c’est du compliment! j’en suis très touchée, c’est vraiment gentil et ça me pousse à rédiger les prochains articles avec le plus de soin possible… à très vite, bises de Buenos Aires 🙂

    1. Je ne peux que t’encourager! Sur le Fitz Roy, j’ai manqué de chance niveau santé, mais je garde de mes autres treks des souvenirs impérissables! Je te souhaite d’avoir (ou de créer!) l’occasion de vivre cette expérience toi aussi 🙂

  4. Waouh! Ces photos, les couleurs!!! Je sais combien il faut de courage pour vaincre la montagne quand la santé fait des siennes… une fois, j’ai dû abandonner. Et je peux te dire que le souvenir me fait encore une petite morsure désagréable!
    Alors félicitations pour ta ténacité, je suis sûre que ça en valait le coup!!! Prends soin de toi maintenant 🙂

    Emilie

    1. Merci beaucoup Emilie 🙂 Je vois que tu suis mes aventures de près ça me fait super plaisir! Je jette un œil au tien de temps en temps et j’ai particulièrement apprécié tes aventures indiennes… Bises de Buenos Aires 🙂

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