Voyage initiatique et sentiments nomades

réflexion sur le voyage

Sans maison fixe, tu plonges tête baissée dans une nouvelle vie nomade. Toute émotion prend désormais une amplitude différente, décuplée, et ton cerveau passe d’un extrême à l’autre sans arrêt. Après avoir entrepris ton voyage initiatique, mois après mois, la route te rend de plus en plus sujet aux émotions. Plus fragile, je ne sais pas, car ces milliers de kilomètres renforcent ton caractère. Quand tu te rends compte que tu es capable de relever le défi, celui de la débrouillardise, de l’adaptation, de la solitude parfois, du retour à une vie primaire bien souvent, quand tu avales les chocs culturels comme un paquet de popcorns, tu deviens fort, et tu prends confiance en toi.

Mais cela n’empêche pas ton esprit d’être secoué, de craquer parfois, et surtout de s’émouvoir en un claquement de doigts. Clac : un coucher de soleil, une musique aux paroles qui font sens, un paysage particulier, un sourire déguisé lors d’un adieu, une énième petite attention qui survient par magie, tout est désormais prétexte à verser une larme, de joie, de tristesse, de fatigue, ou même parfois sans que tu en comprennes la raison.

voyage initiatique en Afrique
Sossusvlei, en Namibie : rien de mieux que l’Afrique pour entreprendre un voyage initiatique…

Et puis, quand tu n’as pas mangé un vrai repas depuis des jours, quand tu n’as pas dormi dans un lit depuis tu ne sais même plus quand, quand tes dernières lessives se sont faites en un coup de vent dans des stations services, certes, tu sais que tu t’es bien marré, que tu as vu du pays, et que cette passion dévorante du voyage et de la rencontre t’a comblé ces derniers temps. Mais il arrive que la solitude se mêle à l’errance, te laissant perdu, sur une bordure d’autoroute, un parking un peu glauque, ou dans ton lit de fortune. Il arrive que la fatigue s’ajoute à la nostalgie, et tu te demandes alors ce que tu fous là, si tu ne serais pas mieux chez toi bien au chaud, et au diable ce foutu voyage initiatique. Sur la route, il faut t’attendre à vibrer plus fort. Les joies sont plus grandes, plus intenses, mais les coups durs sont plus violents, te faisant te demander pourquoi voyager ?

Et puis, il y a toutes ces choses qui ne se racontent pas. Toutes ces images que tu ne peux décrire à personne, par pudeur, par respect. Toutes ces souffrances des rues, que ton regard ne peut soutenir sans un effort incroyable. Toutes ces cours des miracles dont la vue te frappe de plein fouet au moment où tu t’y attends le moins. Tous ces souvenirs de déchéance et de déshumanisation que tu emportes avec toi, sans pouvoir les partager, et dont les détails te hantent encore. Ceux qui ont traîné leurs guêtres autour du monde le savent, on ne renaît pas d’un tel voyage initiatique sans cicatrices, invisibles mais profondes. On se prend tous des claques de temps en temps, c’est le lot de la vie, mais en voyage, elles sont plus fortes, elles te remuent, et te remueront toujours de façon incommensurable.

Dune 45, désert du Namib
Dune 45, désert du Namib

Et puis, il y a ces amitiés qui vont et viennent, au fil de la route. Certes, tes amis de passage resteront gravés à jamais dans ta mémoire, et tu en reverras certains, un jour, ailleurs. Mais tu sais bien que pour la plupart, seul le souvenir des trésors partagés, fera vivre à nouveau en toi cette étincelle de bonheur que vous avez connue ensemble. Toutes les semaines, tu laisses derrière toi un lieu, des visages, tu prends un nouveau coup, puis tu recrées ta bulle ailleurs, et ainsi de suite. Lorsque tu entreprends un voyage initiatique, tes sentiments sont plus vivants. Ce temps qui court et qui te semble toujours trop court, la fugacité de l’instant qui te file constamment entre les doigts, rendent les adieux difficiles, parfois déchirants. Tu ne comptes plus les fois où tu as quitté un ami du bout du monde, en tentant de contenir ces larmes souvent trop lourdes pour être retenues.

Et puis, tu tombes amoureux, comme ça, sans même t’en apercevoir. Tu changes tes plans, quelques semaines, et tu plonges tête la première dans cette romance qui, tu le sais bien, ne sera pas éternelle. Tu t’en fous, tu feins d’y croire, c’est tellement bon. C’est vertigineux, ça te fait peur, mais tu fonces, tu te sens vivant. Là encore, tu vis chaque minute plus intensément que jamais. Dévoré par ce feu, tu te laisses brûler les ailes, en en redemandant presque. Une passion que tu n’as jamais connue, qui te nourrit, te fait planer, t’enivre, et t’emporte avec elle tu ne sais trop où. Tu vis ce bonheur au centuple, bien que tu saches qu’il sera aussi bref qu’une étoile filante. Et puis tu finis par reprendre raison, tu te demandes ce que tu fous là, et à quoi ça va mener tout ça. Tu t’en vas. Tu regrettes. Bien sûr, c’est trop tard, et c’est mieux comme ça. Mais tu prends cher, c’est ta dose de nostalgie du mois que tu avales d’une prise, en intraveineuse. Tu te perds sur les routes suivantes, ta tête est ailleurs, et ton corps n’est plus. Tu es vidé, dépassé, et sans but. Alors tu dors, tu fais le mort tu ne sais combien de jours, et tu retrouves peu à peu ce semblant de paix intérieure. Tu finis enfin par aller mieux. Tu continues alors comme si de rien n’était de vivre sur la route, et tu te dis que ça ne t’arrivera pas deux fois. Bien sûr, ça se reproduira, mais ça, tu ne le sais pas encore.

Fish River canyon, Namibie
Fish River canyon, en Namibie

Et puis, tu souris du coin des lèvres, en repensant à toutes ces choses que tu as dû faire pour aller au bout de ton voyage initiatique et te démerder ça et là, mais tu n’es pourtant pas très fier. Toutes ces fois où tu as galéré, où tu t’es surpassé, où tu as accepté de repousser tes limites pour trouver à manger, faisant désormais du glanage alimentaire ta principale source d’approvisionnement, mais aussi où dormir, comment te laver, comment te sortir d’une situation inextricable, ou comment voyager sans argent en poche. Ces anecdotes, elles aussi, ne se racontent pas. Tu n’en as pas honte, en fait, tu ne sais pas trop bien quoi en penser, mais qui viendra te juger, personne ne le sait, alors tu avances, et finalement, tu y prends du plaisir. Tu n’enorgueillis d’arriver à faire presque tout, comme tous ceux que tu croises, même sans en avoir les moyens. Tu te crois malin de parvenir au même résultat, même si tu empruntes parfois un chemin pas forcément avouable.

Et puis, tu te prends des surprises plein la gueule, des bonnes, le plus souvent, même si parfois, c’est moins marrant. Tu vieillis d’un an en un mois, car tu vis mille aventures au lieu d’une. Tu voulais sortir des sentiers battus ? C’est chose faite ! Tu manges un scorpion, du chien, et du crocodile. Tu rencontres un lion, un léopard, et une licorne même. Tu vois une pluie d’étoiles filantes, un arc-en-ciel, et une nuit sans lune. Tu te perds dans le désert, dans la jungle, sauvage, ou urbaine. Tu te fais des potes, et tu les recroises sur ta route, pour un nouveau bout de chemin ensemble : la meilleure des surprises, sans aucun doute. Tu bois de l’alcool de serpent frelaté, de la bière de sorgho, mais tu refuses un bon vieux jus de cafards, faut pas abuser. Tu connais des accidents de voiture, accidents de la vie, accidents de ventilateur même. Tu hallucines vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et quand tu relis tes quelques notes dans ton carnet, tu as du mal à croire à tes propres histoires. Tu sais que si tu n’en racontes ne serait-ce que la moitié, personne ne te croira. Ton pouls reste élevé, même quand tu dors, et ton adrénaline ne redescend plus. Si tu mourrais demain, tu serais heureux d’avoir tant vécu, mais tu resterais probablement sur ta faim, ton voyage initiatique est encore long et il te reste encore tant à parcourir.

Une licorne (ou un oryx qui a perdu une corne...) en Namibie
Une licorne (ou un oryx qui a perdu une corne…) en Namibie

Et puis, un jour, tu réalises que tu ne sais plus très bien où tu vas. En fait, tu t’en fous, tu t’en fous complètement pour être honnête. Tu veux juste prendre la route, les kilomètres sont devenus ta drogue et les rencontres ton calmant. Tu vis tout plus intensément, tu sais que chaque seconde qui passe t’échappe, tu vibres comme sous ecstasy, mais d’une façon bien plus excitante. Tu sais désormais que tu joues avec le feu. Et tu aimes ça. Tu cours après ça. Tu tentes de l’expliquer autour de toi, mais tu as l’impression que personne ne peut comprendre ta vie sur la route, à part peut être ceux qui ont connu cette dernière de près, vibré sur elle, pleuré sur elle, aimé sur elle, et rêvé d’elle.

On sait bien où l’on veut aller, mais on ignore quand, comment, par quel chemin on y parviendra. Inutile de trop s’en soucier d’avance ; on verra bien…

Théodore Monod

Peu importe où elle te mène, c’est le chemin qui compte, ses rencontres, ses surprises, ses aléas, ses détours et toutes ces fois où tu t’es paumé et où tu te paumeras encore : ça te tient éveillé, ça te rend vivant. Tu bouffes cet asphalte comme tu t’empiffrerais de cette bonne pizza que tu n’as pas mangée depuis des mois. Tu pars faire de l’auto-stop, et tu lèves ton pouce sur ce bitume fumant ou gelé, non plus pour demander une course, mais comme pour envoyer au monde un grand j’aime, ton nouveau like de cet immense réseau social non virtuel.

voyage initiatique en asie
Kuala Lumpur, en Malaisie

De ce voyage initiatique, tu t’envoles, plus loin, encore plus loin, regagnant jour après jour ta liberté. Tout plaquer et partir loin n’était peut-être pas une si mauvaise idée, et ton tour du monde n’est finalement pas prêt de s’arrêter…

 

30 thoughts on “Voyage initiatique et sentiments nomades”

  1. Coucou j’adore la manière dont tu décrit tout ce que tu ressent quand tu es très loin de chez toi. Je suis d’accord les émotions sont très marquée. Les coups de blues et les joies tu a l’impression de les ressentir beaucoup plus que d’habitude.
    Super article !

  2. Merci,
    Je suis devenu fou en voulant partir de chez mes parents et de leur psychose domestique en 1997. Mon esprit s’est approché du soleil où comme Icare je me suis crâmé le cerveau.
    Cette folie m’a aussi sauvé et m’a fait musicien (amateur), rêve d’enfance, de toujours.
    La médecine m’a rattrapé et renvoyé à la case départ malade ‘stabilisé’ (je fais bonne figure) mais malade. Je me prends à rêver d’autres endroits avec d’autres médecines d’autres possibles. Les antipsychotiques sont des colliers de chien pour les esprits sauvages et autres Indiens dans la ville. Tu as vu plein de choses dans ton Voyage et sans quitter ma Seine et Marne, j’en ai vu plein aussi. Les gens comme toi, tes expériences sont ma nourriture et mon soleil.
    Toi, tu as su voir le pont camouflé en trompe l’oeil pour franchir les abîmes
    et légère avec ta voile, tu marches sur le ciel…

      1. Ta liberté arrive en enchantement comme une grâce, comme dans la froideur et la nuit de l’hiver le petit Jésus dans la crèche. Y avait qu’à suivre l’Etoile. Joyeuses fêtes !

  3. Salut Astrid !
    Magnifiquement écrit ! 😀
    J’adore te lire , voir tes photos , tes articles.
    C’est beau , c’est bon , c’est grand, ca fait vibrer tout l’intérieur.
    C’est vrai.
    Tu m’inspires , merci !
    Bonne route *
    Élise

  4. Quelle belle aventure ! Tu nous transmets un magnifique message par tes articles : que  » Chaque nouveau jour est une chance de plus pour réaliser nos rêves, une occasion de découvrir le monde et notre place en son sein, une possibilité de vivre pleinement cette magnifique aventure qu’est la vie » !
    J’aimerais bien échanger quelques une de tes expériences par mail si cela est possible pour toi..
    Bonne route, continues à nous faire voyager avec toi ! « La vie en elle-même est une toile vide. Elle devient ce que vous peignez dessus. » Ta vie est un magnifique tableau 😉

  5. Joli texte en effet je crois qu’on a tous besoin de cet ascenseur émotionnel…
    (Je vois que t’as fait un tour en Afrique du sud 😉 Cape town est une ville merveilleuse n’est-ce pas?!)
    studentsntravelers.blogspot.com

  6. Tip top en effet ! Encore un billet qui secoue.
    Voilà pourquoi je dis de temps à autre que « le confort, ça endors ». Je comprends que certains aiment voyager avec un certain niveau de confort, mais ils se privent de tout ça, et ça, c’est ce qui me fait voyager, même si je voyage cela dit en mode plus confortable que toi la plupart du temps.
    Par contre, la grosse question, comment mange-t-on un Granito ? 😉
    Laurent Article récent : Impressions de Chine : ils sont 1,4 milliards, et moi et moi et moiMy Profile

    1. Coucou 🙂 Oui je sais bien que tu as un petit faible pour les cinq étoiles et le luxury travel… Mais comme tu dis, « le confort, ça endort », voyager nous réveille! Les Granitos s’avalent par paquets entiers paraît-il, ah la vieille époque où je regardais les pubs à la télé… Comme quoi je suis toujours sous cette emprise!?! Bon retour en France, et à un de ces quatre sur la route 🙂

      1. Oui, le confort ça endort. Ca crée même de l’angoisse même. Mais il n’y a pas que le voyage dans le sens « déplacement » pour « se réveiller »..

        Récemment, j’ai passé deux semaines à cueillir des pommes, désherber des verges, faire les marchés et mettre en pot de la gelée de fruits rouge… A l’opposé total de ma vie quotidienne. Et bien, je peux te dire que ce fut un « voyage » tout aussi renversant dans mon esprit, dans un monde que je connaissais pas…. Et pourtant, ce fut en Savoie, en France et cela aurait quasiment pareil pas très loin de chez moi en Ile de France…

        Bilan: faire un papier sur ce sujet bientôt 🙂
        Emmanuel Article récent : Finlande – 8 choses à savoir sur TurkuMy Profile

  7. Quelle écriture! Vraiment, tu as beaucoup de talent! C’est toujours un moment fort de te lire! Nos expériences de voyage sont vraiment différentes sur de nombreux plans mais je vis aussi cet « amplificateur émotionnel » et aussi le besoin d’écrire ou de raconter pour être sûre de ne pas avoir rêvé ou exagéré mes souvenirs. Bonne route!

  8. Bonjour

    Je regarde de temps en temps votre blog qui est toujours intéressant et passionnant .
    Moi aussi si vous faites un exposé à votre retour j’aimerais être là. Mais le plus tard possible afin que vous continuer votre voyage.

    Jean-charles

  9. C’est magnifiquement commenté.. j’avais l’impression d’y être moi même sans quitter mon bureau.
    Que d’émotions!!! A bientôt pour la suite du voyage et bien entendu le plaisir de vous rencontrer si vous faites un exposé à votre retour sur Orléans. Prenez soin de vous & bonne route.

  10. Tes mots sont forts, si forts que j’en ai eu des frissons. Tant de sentiments condensés en quelques paragraphes, autant d’histoires et d’anecdotes à n’en plus pouvoir, … Les voyages forgent la jeunesse qu’ils disent, tu en es la preuve.

  11. Merci Astrid, merci merci! trop beau ce que tu nous transmets et à tel point que tout cela devient un peu nous( enfin moi en tous cas). Refais nous encore vibrer! J’ai vu que tu es à Mada, nous nous sommes aussi plongés un moment
    dans ce que peut être une vie de manque , de misère , de routine à travers mon neveu Julien qui est dans une action humanitaire là bas. Tout cela nous donne matière à réflexion si toutefois on veut bien s’en donner la peine!
    Aux prochaines nouvelles…Prends soin de toi. Bises.

  12. J’adore la poésie de tes mots!!!! Et comme tu la décris bien ta route …. cette vie à 100 à l’heure que tu es en train de parcourir et que tu nous livres par petites touches… Tout ce qui tu dis est vrai et je me suis souvent étonnée des gens qui faisaient un tour du monde en 6 mois , un an… en me disant qu’il y avait une sorte de boulimie de voyages, une dose forte d’adrénaline qui leur arrivait d’un coup. En tout cas, si tu passes par Paris , et que tu veux poser ta valise, tes émotions et tout ce qui va avec, sache que ma porte t’es bien ouverte! C’est aussi ça la magie du net Zait gesunt! 🙂

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