Let’s go East #10 – Voyage au bout de l’Europe : traversée de la Moldavie, de la Transnistrie et de l’Ukraine

prendre la route voyage

Nous abandonnons la Roumanie derrière nous, et entrons en Moldavie. Le passage de frontière annonce la couleur, le voyage sera long, compliqué, parsemé d’incompréhensions mais également extraordinaire au sens propre du terme. Dans le récit de ses aventures en Syldavie (pays imaginaire faisant grandement penser à une combinaison de la Transylvanie et de la Moldavie), Tintin avait omis quelques détails. Les voici…

Après de longues heures d’attente à Giurgiulesti, poste marquant la frontière avec la Roumanie, nous entrons en République de Moldavie. Ce long pays au nom si intriguant est traversé par différents fleuves, le Danube bien sûr, mais également le Prout que nous décidons de longer, car n’ayant rien planifié nous nous en remettons au hasard, et un nom comme celui-ci nous semble très prometteur. Dès les premiers kilomètres, nous remarquons que de nombreux passants nous adressent d’étranges signes de la main. Nous finissons pas comprendre que les habitants confondent le van avec un transport public local, drôle de quiproquo. Nous faisons notre première halte à Cahul, et comprenons vite que nous venons d’entrer dans un autre monde, qui contraste fortement avec la Roumanie. Nous tentons de prendre peu à peu nos marques, mais nous resterons surpris jusqu’à la fin de notre périple dans cette région éloignée de l’Europe.

Première nuit sous le ciel moldave, nous établissons résidence sur le bas-côté de la poussiéreuse et vétuste R34. Pyjamas, extinction des feux, puis fermeture des paupières. Bruits de pas, torches électriques qui illuminent l’intérieur du van, voilà qui nous rappelle l’aventure qu’était visiter la Suisse ! Nos amis les policiers nous rendent une petite visite de courtoisie : de réguliers rendez-vous auxquels nous nous sommes habitués. Ce qui facilite les choses cette fois, c’est que nos interlocuteurs ne parlent pas un mot d’anglais : difficile de nous chercher des poux dans ces circonstances. Nous nous recouchons donc après ces quelques minutes de discussion infructueuse, tant pour eux que pour nous.

KODAK Digital Still Camera
Avec José, chez nous…

Dans ces lointaines contrées, au bout de l’Europe et très près de la Fédération de Russie, la vie ne s’articule pas autour des axes auxquels nous sommes habitués à l’Ouest. De même, les règles informelles diffèrent et nous nous retrouvons sans voix à plus d’une reprise. Ainsi, quelques heures à peine après cette dernière nuit agitée, nous connaissons à nouveau quelques différents policiers. L’un des temps forts de la drôle de routine de la vie en van… Finalement, je commence à penser que nous ne nous y habituerons jamais. Sous l’apparence d’un contrôle de routine, deux hommes en uniformes arrêtent des voitures choisies au hasard. Ma plaque d’immatriculation française : l’arrivée bénie de leur jackpot annuel. L’un d’eux m’annonce avec beaucoup de bagout que nous venons de nous faire flasher, suite à un léger excès de vitesse. Nous suivions pourtant le camion le plus lent du monde, et ce depuis plusieurs dizaines de kilomètres. De plus, aucun radar à l’horizon.

L’homme ne se démonte pas, il me confisque mon permis de conduire et tente de me faire payer une amende d’un montant de 2200 leus : 100€ tout de même ! Je le taquine et lui fais remarquer qu’il exagère peut-être un peu. Rien n’y fait, nous sommes assis tous les deux à l’avant de son véhicule et je me creuse la tête pour régler la situation du mieux possible. Arrive l’heure des négociations à l’amiable. L’homme d’affaires me propose un prix censé défier toute concurrence. C’est toujours beaucoup trop cher pour nous. Malheureusement accoutumée à ces débats stériles, où seul le porte-monnaie a le pouvoir de clore tout malentendu, je tente une technique qui a déjà porté ses fruits.

José, surtout rigole pas, j’vais faire semblant de pleurer, puis on lui file 5€ et on décampe.

Je fonds en larmes et me mets à trembloter comme une feuille, feignant une crise de nerfs. Le policier est totalement désarçonné et nous, ça nous amuse beaucoup. José fait mine de me consoler. L’homme, penaud, attrape nos 5€ et me rend mon permis immédiatement. En partant, avec le plus grand des culots, il me rappelle de respecter à l’avenir les limitations de vitesse. Il y a des baffes qui se perdent.

Le voyage, tout comme la vie, est parfois ironique. Moins de trente minutes plus tard, me garant sur le bas-côté, j’embourbe les roues avant du van avec brio. José et moi tentons toutes les solutions possibles et imaginables afin de nous dépêtrer de cette emprise, mais rien n’y fait. Ce n’est pourtant pas faute de nous enfoncer dans la boue jusqu’aux genoux. Nous sommes recouverts de glaise, et la terre redécore peu à peu l’intérieur du véhicule. Me demander comment allons-nous nettoyer ce désastre occupe alors toute mon attention, quant au désembouage, je m’en remets à mon karma (d’ailleurs il est passé où, bordel ? ! ?).

Petit aperçu des dégâts
Petit aperçu de la situation

Une heure interminable et laborieuse plus tard, une grosse camionnette nous prête secours. Bien évidemment, nous n’avons même pas de corde. Cela me rappelle le jour où je me suis embourbée dans un désert de sel, lors de mon voyage au Botswana, je creusais alors sous le 4×4 à l’aide d’une cuillère à café, une longue histoire… Notez le progrès, j’ai pris la peine d’apporter une pelle cette fois. Bref, à l’aide d’une ficelle de cinq millimètres de diamètre, nous confectionnons une longue corde, en tressant la natte pour la rendre plus solide. Miracle de la journée (car il en faut) : cela fonctionne, et la ficelle ne cède qu’à la seconde même où le van est tiré d’affaire. Nettoyer les dégâts nous occupera jusqu’au lendemain.

Visite de Chișinău, capitale moldave où l’élégance la plus fine côtoie le kitch du plus mauvais goût. Tout est paraît-il question de point de vue, mais là tout de même ! Dans le centre-ville, tout près de la petite mais charmante cathédrale orthodoxe, un Arc de triomphe me renvoie à de précieux souvenirs. Paris, la France, tout cela me semble bien loin…

À deux pas, des hommes sont concentrés sur une partie d’échecs à taille humaine. Nous suivons le spectacle du haut des petits gradins. Nous nous perdons ensuite dans le gigantesque marché situé quelques rues plus loin, les prix sont imbattables, la foule impitoyable. Les marchés : concentrés socioculturels souvent bordéliques, mais toujours joyeux.

visiter chisinau moldavie
Une partie d’échecs digne des plus grandes !

Toujours au volant du Transporter T4, nous poursuivons notre route vers l’Est, ce qui nous mène jusqu’au poste de frontière de Bendery : nous entrons en Transnistrie, ou République moldave du Dniestr. Ce jeune état non reconnu par la communauté internationale a pris son indépendance à la suite de la chute de l’URSS.

Voyager en Transnistrie, c’est un peu comme voyager dans un pays qui n’existe pas réellement. Cette petite république (ou officiellement cette région de Moldavie) possède toutefois son drapeau, ses propres institutions, et frappe même monnaie : le rouble de Transnistrie. Si certaines pièces sont en plastique, elles valent tout de même pour chaque rouble une centaine de kopecks.

L’état ne doit son indépendance qu’à la présence des forces russes, heureuses de conserver une fenêtre ouverte sur cette région autrefois Soviétique. Dans les rues, des soldats russes paradent, Tiraspol se trouve toujours sous l’emprise moscovite. Au cœur de cette petite capitale, une statue de Lénine trône sur le parvis de la maison des Conseils (Parlement), tandis que faucilles et marteaux flottent sur les drapeaux. Sommes-nous dans un autre monde, ou dans une autre époque ?

Afin de compléter notre découverte des environs, nous goûtons à la gastronomie locale et commandons un plat au hasard. Voilà qui pimente grandement notre journée.

C'est ce qui s'appelle un pain-surprise!
C’est ce qui s’appelle un pain-surprise !

L’ambiance qui règne est à la fois amicale et peu engageante, drôle de contraste. Dans l’artère principale, un bar affiche fièrement la couleur : on l’a baptisé Mafia. Le genre de lieu où l’on peut picoler, mais où il vaut mieux ne pas trop l’ouvrir.

Quelques kilomètres plus au Nord, nous tombons par hasard sur le monastère orthodoxe de Blijnii Huto. Nous passons la nuit sur le parking de ce dernier, puis le visitons au petit matin. Un prêtre nous souhaite la bienvenue, mais me demande de porter un foulard et une jupe. Je lui explique que je n’ai avec moi qu’un chèche et un keffieh, mais il me répond que cela sera l’accoutrement parfait. Portant la tenue des femmes, quoiqu’un peu déguisée en clown, je découvre l’un des plus beaux monastères qu’il m’ait été offert de visiter. Nous demandant sérieusement ce qu’il adviendra de la Transnistrie dans les prochaines années, nous quittons cette république hors normes, et nous nous dirigeons vers l’Ukraine.

Le monastère de Blijnii Huto
Le monastère de Blijnii Huto

Depuis notre départ d’Orléans, José et moi souhaitions secrètement atteindre Odessa, ville dont nous rêvions chacun intérieurement. Nous franchissons donc la frontière ukrainienne et arrivons, émus, au bout d’un long voyage. Circuler en van dans Odessa, c’est un peu comme prendre une leçon accélérée de conduite sportive. D’ailleurs, cela me rappelle fortement nos aventures à Sarajevo… Nous nous adaptons du mieux possible, un peu sceptiques tout de même quant à nos chances de traverser la ville sans heurt.

Il pleut à verse, mais l’énergie dégagée par cette agglomération hors pair nous pousse à prendre l’eau : on ne déambule pas dans Odessa tous les jours. Le grand marché central nous rappelle immédiatement celui de Chișinău : même désordre, mêmes produits. Avec toutefois pour extravagance de grandes allées où pendent des ribambelles de poissons séchés. Les toits des églises orthodoxes nous font penser à ceux des édifices que l’on rencontre en Russie. La vétusté des tramways en dit long sur le talent des mécaniciens ukrainiens. Quant aux bâtiments, dès les premiers abords extérieurs du centre-ville, impossible de savoir s’ils sont toujours occupés ou laissés à l’abandon, comme un petit goût d’URBEX… Beaucoup semblent désaffectés, nous avons l’impression d’errer dans des quartiers fantômes, et pourtant des cheminées fument, des silhouettes s’agitent. Perplexes, nous cherchons un parking pour la nuit. Sur les bords de la Mer Noire, nous trouvons une longue plage fréquentée qui sera l’endroit parfait pour nous ressourcer.

Des poissons séchés, au cœur du marché
Des poissons séchés, au cœur du marché

Odessa, la fin d’une étape. Nous n’irons pas plus à l’Est avec notre petit camion aménagé. Et pour ma part, nous je n’irai pas plus à l’Est tout court, mais ça, je vous l’expliquerai dans les jours qui viennent. Un nouveau projet m’attend autre part, dans une nouvelle direction (en fait, je peux vous le dire, le destin me conduit à Malmö, en Suède…).

Nous devons redescendre rapidement en Roumanie, et pour des raisons administratives nous sommes contraints de contourner toute la Moldavie par le Nord, afin de nous diriger au Sud. Aberration des frontières. Route M05 pour Umanskyi Raion. Nous comprenons que le trajet sera long. M12 pour Vinnytsia puis Khmelnytskyï. Nous oscillons entre épuisement et hallucinations : comment toutes ces voitures folles parviennent-elles à destination ? H03 pour Tchernivtsi. Nous entrons dans une autre dimension. Les nids de poules deviennent inévitables, les chauffards fusent à la queue leu leu, les charrettes se fraient un chemin dans ce brouhaha : c’est un peu comme tenter d’éviter les peaux de bananes dans une partie endiablée de Mario Kart.

Tchernivtsi nous remonte le moral, les rayons du soleil illuminent les façades colorées comme les chaussées pavées. Les enfants dévorent de grosses glaces à la crème, les jeunes couples mordillent ces quelques heures qui passeront trop vite, les plus âgés savourent leur repos à l’ombre et nourrissent quelques gras volatiles. Quant à nous, nous mangeons nos derniers grains de poussière ukrainienne, et nous nous apprêtons à traverser de nouveau la frontière roumaine. Nous laissons derrière nous ce vieux rêve de gosses, chanceux et reconnaissants d’avoir pu aller au bout de cette extraordinaire aventure.

Orléans - Odessa en van : nous y sommes!
OrléansOdessa en van : nous y sommes parvenus !

J’en profite pour remercier José pour tous ces bons moments qui m’auront marquée. Rendez-vous très vite en Roumanie, pour la suite (et la fin…) du récit de notre road trip, dans notre coloc’ mobile. D’ici là, vous n’hésitez pas à lire mes nombreux articles sur la vie dans un camion aménagé !

6 thoughts on “Let’s go East #10 – Voyage au bout de l’Europe : traversée de la Moldavie, de la Transnistrie et de l’Ukraine”

  1. vous avez enfin touché le but …
    mais ça n’a pas toujours été un long fleuve tranquille !
    maintenant il y a le retour vers la Scandinavie avec la traversée de nombreux pays
    bon courage et bonne route

  2. Ton histoire de locaux qui prennent le van pour un transport en commun me rappelle l’histoire de Nicolas Bouvier quand il traversait (je crois) la Turquie avec sa Fiat Topolino où il n’arrivait pas à faire comprendre aux locaux que 5 personnes (ou plus) de part et d’autre sur la marche pied, ça n’allait pas le faire !
    Un chouette voyage que voilà en tout cas, et toujours aussi sympa à lire. Un de ces noms qui font un peu rêver Odessa.

    1. Oui j’ai lu le bouquin… D’ailleurs son épopée nous a largement inspirés… Enfin lui il faisait le périple à l’époque, ça a dû être l’aventure avec un grand A! Aujourd’hui, GPS, cartes routières, téléphones : du gâteau! 🙂

  3. Nous aussi on avait été rackettés ! On était en minibus (tu sais ceux qui font la liaison entre les deux pays) et les douaniers nous ont demandé des sous (on avait que des Lei roumains et ils voulaient des dollars ou des euros donc même si on aurait voulu on aurait pas pu leur donner ce qu’ils voulaient). On a donc dit non et ils ont fait descendre tout le monde du bus, commencé à fouiller les bagages des gens. Et là tout le monde nous regardait en mode « nan mais payez-les quoi c’est rien pour vous » (sauf que vraiment on avait pas les sous). Du coup une dame qui était francophile leur a raconté un bobard en nous disant d’acquiescer: elle leur a expliqué qu’on était un peu attardés et qu’il fallait pas trop insisté…et on a évidemment d’acquiescé suivant selon ses ordres mais sans comprendre. Quand elle nous a expliqué ce qu’elle leur a raconté, ça nous a quand même fait rire (enfin une fois la pression retombée).
    lucie Article récent : Interview d’expat: Christina…en FranceMy Profile

    1. Haha ouiiiii je crois que tu m’avais raconté cette histoire quand on s’était vues à Londres!!! C’est clair que c’est pas agréable à vivre sur le moment… Enfin tant mieux, la dame vous a bien aidés, et puis ça laisse un souvenir assez drôle tout de même… J’espère que tu vas bien! Bises

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