Mauritanie : premier voyage, premier amour…

Nouakchott, fin juillet 2005. J’ai tout juste dix-huit ans et je débarque dans ce petit aéroport perdu au milieu du désert, dont on aperçoit à peine la piste d’atterrissage depuis le ciel. Premier voyage, et premier choc interculturel de ma vie. Dans cet orphelinat où je séjourne un mois, je fais sans aucun doute toutes les erreurs possibles et imaginables. Heureusement, après quelques jours d’incompréhensions, d’hésitations et de questionnements, je rencontre Dioulde, un jeune de mon âge, qui m’ouvrira par la suite bien plus de portes que je n’aurais pu l’imaginer. Je découvre que je ne détiens pas la vérité absolue, et que mon point de vue sur le monde est grandement erroné.

Dioulde m’explique les rouages de sa culture, de ces cultures qui se mélangent sans pour autant se confondre. Il m’emmène dans son village, Wothie, il corrige mes maladresses et fait sauter les tabous que je n’osais évoquer. Il me prend sous son aile, et au-delà d’une amitié, c’est une famille que je trouve là- bas, dans cette enclave méconnue de l’Afrique de l’Ouest.

À Nouakchott, entourée des enfants de l’orphelinat, j’apprends à me décentrer de ma propre culture. Des gosses qui connaissent un rayon sur la vie, des gamins qui ont déjà tout vécu : ça provoque sans détour une belle remise en question. 

Je quitte la Mauritanie grandie, et définitivement changée. Désormais, je n’ai plus qu’une idée en tête : y retourner coûte que coûte. Ces dunes et leurs hôtes deviennent mon obsession et ce premier amour ne trouvera de rival nulle autre part ailleurs.

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Avec les enfants de l’orphelinat, plage de Nouakchott

Nouakchott, août 2006. Après douze mois d’économies et de travail sur un nouveau projet, me voilà partie à la reconquête de mon rêve. Depuis un an, la Mauritanie hante mes nuits et monopolise toutes mes conversations.

Dioulde m’attend de pied ferme à l’aéroport, mais je suis de loin la plus impatiente des deux. Nouakchott ne me déçoit pas, bien au contraire. Les rues continuent de renfermer autant de surprises que de poussière, et c’est toujours ébahie que je poursuis mon apprentissage de cette culture aux mille visages, sous le regard attentif de Dioulde qui veille à ce que rien ne m’échappe.

Je vis aussi ma première rencontre avec la route transafricaine : une expérience qui ne se décrit pas, tant les mots sembleraient insignifiants.

Il aura cru ne vivre ici qu’une aventure, et retrouver là-bas l’essentiel, mais il découvrira avec dégoût que les seules richesse véritables il les a possédées ici, dans le désert : ce prestige du sable, la nuit, ce silence, cette patrie de vent et d’étoiles.

Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes

Je retrouve aussi les enfants de l’orphelinat, et entre temps de nouveaux frères et sœurs ont complété la fratrie. Les cœurs s’ouvrent un peu plus que l’an passé. Avec le temps les langues se délient. Je plonge alors dans ces fragments de vie qui m’étaient encore inconnus. Je m’imprègne de leurs déchirures, mais j’entrevois cette seconde chance que la vie leur a offert. Je découvre ce que sont foi et espérance aux côtés de ces philosophes en culotte courte, avec qui je ris et je pleure au rythme de leurs récits. Plus que tout, je suis reconnaissante de leur enseignement, qui marquera fortement mes choix de vie futurs.

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Tournoi de foot avec les garçons de l’orphelinat, Nouakchott

Nouakchott, mars 2007. Je dois faire mon stage de fin d’études dans une ONG locale, mais la vraie raison de mon retour est que ces souvenirs d’Afrique absorbaient alors l’essentiel de mes pensées.

Je passe deux mois dans une famille mauritanienne, chez Kadia (la mère de Dioulde qui m’héberge durant mon stage), l’une de ces mamans du monde que l’on a de la chance de croiser sur sa route. Auprès de sa famille, j’apprends les rudiments du pulaar, leur langue maternelle. On m’enseigne aussi l’art du thé, les bases de la cuisine mauritanienne, et les secrets des marchés du coin. Mais plus que tout, j’y reçois une seconde éducation.

On m’explique là-bas ce que signifient accueillir son prochain, partager, et prendre le temps de vivre : le slow travel par excellence. On me fait la démonstration d’une vie heureuse, simple, sans heurts et sans superflu.

J’apprends à recevoir, à porter de l’intérêt à ces petits détails qui autrefois me laissaient insensible. Je commence à reconnaître la vraie valeur des choses, et je m’aperçois qu’on me couvre de milliers d’attentions du matin au soir. Et je tombe plus que jamais amoureuse de cette famille, de cette culture, de ce pays (voir mes photos de Mauritanie).

en famille
Cuisine en famille avec Kadia

Le temps passe. Les années défilent et le contexte géopolitique s’assombrit au Sahel. Je me replonge alors dans ces souvenirs teintés de méharées, d’oasis regorgeant de dattes et de dromadaires offrant leur lait au voyageur. Je me rêve à nouveau entourée de ces femmes en melhafas multicolores et de ces hommes vêtus de daraas bleus. Je conserve dans ma mémoire olfactive ces parfums d’encens, de henné et de thé à la menthe. Je me remémore ces instants de partage en famille, assis en cercle autour d’un mafé, d’un yassa, ou d’un tieboudienne.

J’ai pris goût au voyage, à la découverte et à la rencontre, et je parcours désormais le monde, espérant retrouver quelque part cette flamme qui m’animait tant à l’époque de ce lointain mirage. 

Depuis mes aventures mauritaniennes, chaque autre frontière porte son lot d’attentes, et chaque nouvelle aventure son lot d’exigences. Candidement, je tente de revivre autour du monde ces souvenirs hérités d’un autre siècle. Pourtant, aucun endroit sur terre ne me concède cette douce récidive. Je cours après cette adrénaline, tout en commettant l’erreur de la comparaison. Nulle part ailleurs, je ne retrouverai l’illusion de cet incroyable carrefour des peuples.

C’est alors que le pouce en l’air, en route vers le Sud, comme un signe du ciel, je rencontre Baye, qui me conduit à travers le Sahara.

Au diable mes réticences, je me fie au destin et laisse Baye m’emmener dans les confins du désert, jusqu’à mon premier amour.

route nouakchott nouadhibou
Route Nouakchott – Nouadhibou, Mauritanie

Nouakchott, avril 2015. Après huit ans d’absence, de séparation et de nostalgie, je toque à la porte de ma famille mauritanienne, au beau milieu de la nuit.

La famille s’est bien sûr agrandie et de nouveaux sourires égaient le foyer. Les enfants chantent mon nom et fêtent mon retour. Ils n’étaient pourtant pas encore nés lors de mon dernier voyage. Dans la cour résonnent à tue-tête des Mami madiata, ou Astrid est toujours là.

La famille a déménagé dans un autre quartier : Dar El Beyda, ou la maison du blanc. Dans ce nouveau voisinage, je n’ai plus de repère et désormais loin du centre-ville, je me perds dans les méandres des ruelles. Nouakchott a évolué. La métropole est un peu plus grande, un peu plus propre, un peu plus goudronnée aussi. L’électricité a gagné de nouveaux quartiers, mais les tentacules de cette capitale ont continué de s’étendre elles-aussi. Des baraques faites de bric et de broc habillent les rues encore ensablées de banlieue, dégageant par leurs brèches de vagues effluves de riz au poisson. C’est là que vit ma famille mauritanienne, dans la dernière maison du quartier, celle qui ferme la porte de la ville, laissant ensuite place au désert et à ses dromadaires.

dromadaire mauritanie
Dromadaire appartenant aux voisins, Nouakchott

Tout est désormais différent et pourtant finalement, rien n’a changé. Nouakchott a beau s’être développée, elle conserve habilement ses surprises qu’elle ne révèle qu’à celui qui ose l’épouser. Peut-être qu’un premier amour reste à jamais une histoire différente des autres. Peut-être que je revis là-bas ces sentiments de jeunesse, ces aspirations d’aventure et d’émotion fortes. Peut-être que je retrouve alors ces mêmes yeux d’enfant, encore vierges, écarquillés et un peu rêveurs. Ou bien ai-je simplement eu la chance d’avoir fait la bonne rencontre, au bon endroit, il y a dix ans.

Qu’importe. Celui qui tente d’expliquer l’amour n’a probablement rien compris à ce dernier. C’est pourquoi, aussi mystérieuses que puissent-être les raisons, je n’entretiendrai dans mes profondes pensées d’autre désir que celui voué à ce royaume des sables.

13 thoughts on “Mauritanie : premier voyage, premier amour…”

  1. Ce que j’apprécie beaucoup de la Mauritanie c’est le calme. Un pays sans guerre ni instabilité politique comme la plupart de pays africains.

  2. Pour un premier voyage ce n’est pas courant comme destination. C’est une belle preuve de courage mais on y décèle surtout une vraie envie de découverte…. je crois 🙂 Je parle comme un psy, non ? w

    1. Salut et merci pour ton commentaire! C’est vrai que c’est un peu atypique comme destination, et c’est peut-être cela qui m’a le plus plu lors de ces différents séjours sur place. Courage, je ne sais pas, j’ai été tellement bien reçue qu’en réalité c’était très facile de voyager en Mauritanie. Et tu peux parler comme un psy pas de souci lol, tout le monde est bienvenu ici 🙂

  3. Merci pour ce fabuleux récit qui me ramène bien des années en arrière, de 1981 à 1983, j ai vécu à Nouadhibou j avais entre 12 et 15 ans. L age des partages et des decouvertes. Mon premier pays etranger aussi. J ai laissé la moitié de mon coeur la bas. De ce fait c est toujours et encore un peu « chez moi »… merci à vous et bonne route !

    1. Bonsoir! Wow j’imagine qu’à cette époque, il s’agissait alors d’une toute autre ville… Je vous souhaite d’y retourner si tel est votre souhait, il est vrai que c’est un pays que l’on a du mal à quitter… Bonne continuation à vous 🙂

  4. quel merveilleux récit !
    il conforte le sentiment que j’avais déjà lors de tes retours
    oh ! combien je te comprends
    quelle sublime expérience
    j’adore

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