Autopsie d’une journée d’auto-stop, d’Istanbul à Athènes

auto stop turquie

[Édit du 13 novembre 2017 (partie conseils uniquement), après un road trip en Turquie de plus de 1800km en stop, de l’Iran à la Grèce. Le récit d’aventure qui les précède concerne mon voyage d’Istanbul à Athènes en 2014.]

J’ai présenté mes adieux à l’Afrique et je parcours désormais le Sud de l’Europe, avec une amie, Emily, une jeune suédoise habitant Malmö mais rencontrée à Cape Town. Après une virée légendaire en Namibie, au Botswana, en Afrique du Sud et à Madagascar, nous appréhendons la suite de notre aventure : voyager sur le vieux continent ne va-t-il pas nous sembler un peu trop fade ?

Après réflexion, c’est peu probable. La route nous procure ce que l’on vient y chercher, et nos premiers jours d’auto-stop  en Turquie se révèlent être à la hauteur de nos derniers mois passés en Afrique…

Istanbul, reine des reines :

Nous laissons Istanbul derrière nous un samedi matin comme un autre. Dans mon esprit, la belle restera l’une des plus belles villes au monde, du moins l’une des plus extraordinaires que j’ai eu l’occasion de contempler, sans aucun doute. Nous commençons à pouçer dans la banlieue stanbouliote, où nous avons difficilement rejoint l’autoroute. Le chauffeur de notre première voiture est le patron d’un kebab du coin : cliché, quand tu nous tiens…

Pas évident de quitter une mégalopole aussi gigantesque, il nous faut éviter de nous perdre dans les faubourgs, mais notre karma est toujours au beau fixe : nous sautons de voitures en camions, et quelques heures plus tard (et après une arrestation musclée par la police), après un road trip fantasque, nous voici à la frontière grecque.

L’une des frontières européennes parmi les plus difficiles à passer en stop, car il est interdit de la franchir à pied, et les véhicules sont réticents à embarquer des stoppeurs, car tous ont peur des migrants clandestins souhaitant tenter leur chance dans l’espace Schengen. Nous nous attendons donc à rester bloquées quelques heures.

Istanbul
Istanbul et sa grande mosquée

Les mains en l’air à la frontière :

Un militaire armé d’un gros fusil nous arrête entre deux barrières, et nous refuse le passage. Nous lui expliquons donc que nous souhaitons attendre là une hypothétique voiture, nous permettant d’être véhiculées. Il fronce les sourcils, hésite un peu, puis nous demande tout naturellement s’il peut prendre un selfie en notre compagnie. On s’exécute, et la situation nous amuse tellement elle nous paraît incongrue.

Quelques photos plus tard, il arrête un gros camion, son arme à feu sous le bras, et lui demande de nous faire monter à bord. Le genre de moment qui nous met bien à l’aise… Par chance, le conducteur est vraiment sympa et nous accueille avec un grand sourire. Le passage des douanes prend un temps fou, chaque carton est minutieusement inspecté, et un camion de vingt tonnes, ça en fait des cartons. Nous sommes toutefois très bien tombées, notre nouvel ami turc a le cœur sur la main, et nous couvre de petites attentions. Avec une mini-bouilloire USB qu’il branche sur l’allume-cigare, il nous prépare de délicieux cafés au lait. Enfin, nous pouvons à nouveau prendre la route !

Militaire frontière grecque
Un petit selfie avec le garde-frontière ?

L’hospitalité turque :

Il fait déjà nuit, le conducteur fume cigarette sur cigarette et l’air se raréfie dans notre petite cabine. Nous nous arrêtons en milieu de soirée sur un parking, et faisons la connaissance de trois autres routiers turcs, collègues de notre chauffeur. Ils nous convient à partager leur repas. Nous nous attendons à un dîner un peu rustique, quatre routiers ne sont pas censés faire dans la dentelle, si ?

C’est donc à notre grande surprise que ces derniers se mettent à cuisiner comme de grands chefs, et sont aux petits soins avec nous. De ma longue vie d’auto-stoppeuse, j’ai rarement aussi bien déjeuné. Après avoir ouvert une trappe dissimulée sur le flanc du camion, nos gaillards déplient une grande table, et se mettent aux fourneaux. Tout est minutieusement bien rangé, et nous avons l’impression qu’ils jouent à la dînette tellement chaque ustensile est minuscule. Ils nous servent du thé largement sucré à plusieurs reprises, et partagent leur pain garni d’omelette à la saucisse avec nous. Ils sont adorables et font en sorte que nous ne manquions de rien.

Dînette avec les chauffeurs
Dînette avec les chauffeurs !

La nuit dans le camion :

Mustafa, l’un des collègues, passe la soirée en notre compagnie, dans l’habitacle, à boire du chaï, tout en grignotant des gâteaux au chocolat et des mandarines qu’ils nomment, un peu hésitants, mini-oranges. Blottis tous les quatre sur nos banquettes, dans cette station service désaffectée, nous savourons cet instant qui nous semble être en dehors de toute temporalité.

Vient l’heure du coucher et notre héros du jour, nous prenant sous son aile, nous laisse dormir à l’intérieur du camion, sur les deux sièges avant. Il fait une chaleur folle, la fumée échappée de nos dizaines de cigarettes consumées pèse dans nos poumons, mais qu’importe, la vie est belle. Le karma de l’auto-stoppeur, vous connaissez ? Nous oui !

Bon, la nuit est courte pour Emily et moi – ou longue, tout dépend du point de vue. Notre chauffeur a quant à lui dormi suffisamment et tant mieux : ce dernier a encore une longue route devant lui. Nous rejoignons d’autres conducteurs sur le parking suivant, et à nouveau, nos hôtes nous gâtent. Omelette, pain frais, fêta, tomates, et du thé, beaucoup de thé : le petit-déjeuner dure deux heures et demie et nous nous régalons.

Have a break
Le fameux camion en question…

Déménagement :

Notre premier chauffeur routier doit se rendre dans le nord de la Grèce, quant à nous, nous souhaitons gagner Athènes. Mustafa nous propose donc de déménager nos affaires dans son camion, car la capitale hellénique se trouve sur sa route. C’est là tout le pouvoir de l’auto-stop en Turquie : tentez de planifier une organisation si parfaite, vous n’y arriverez jamais. Laissez-vous guider par votre bonne étoile, remettez votre journée dans les mains du monde, et tout vous semblera alors fluide.

Mustafa ne parle pas anglais, mais il lit sur nos visages tirés que nous avons passé une petite nuit. Il recouvre alors sa couchette d’un drap et nous propose d’y faire une sieste, pendant qu’il conduit le mastodonte. Adorable attention qu’il accompagne d’un sourire paternel. Nous dormons donc une heure ou deux, bercées par les sinuosités de la route. Il nous réveille en milieu de journée pour nous proposer de partager son repas, des haricots, une salade grecque et du pain. Bien sûr, la théière ne quitte pas la bouteille de gaz et nous dégustons cette fois encore six ou sept verres de chaï turc. Nous faisons de l’auto-stop cinq étoiles, nous ne nous en plaignons pas, et nous ne trouvons pas nos mots face à tant de générosité.

auto-stop en Turquie
Avec Mustafa, notre routier

Nager sous les étoiles :

Dans la soirée, Mustafa gare le trente-trois tonnes, réveille Emily, et nous demande de lui suivre quelque part, bien que nous ne comprenions pas très bien où. Nous marchons quelques minutes, et découvrons un bassin où se jettent des chutes d’eau fumante. Nous y trempons un doigt, l’eau est presque brûlante, et Mustafa nous explique qu’il est possible de nous baigner si nous le souhaitons. Il ne nous en faut pas plus pour abandonner nos jeans et sweat-shirts, nous voici déjà dans l’eau, sous cette lune brillante et ces étoiles bienveillantes. Il nous rejoint, et nous montre l’endroit où des trombes d’eau peuvent nous masser les épaules. C’est incroyable. Nous pataugeons quelques dizaines de minutes, puis nous quittons les lieux lorsqu’un groupe de travestis bulgares viennent mêler échanges charnels aux plaisirs aquatiques, sous nos yeux d’enfants ébahis.

Mustafa nous dépose vers minuit en banlieue d’Athènes, après nous avoir offert l’une de nos plus belles histoires d’auto-stop. Après quarante heures de route, c’est fatiguées mais avec gratitude et émotion que nous lui adressons un dernier salut de la main, en le voyant disparaître au loin, dans un ultime virage. Teşekkür Mustafa…

autostop cinq étoiles
L’auto-stop en Turquie : du voyage cinq étoiles !

Cette virée en auto-stop en Turquie et en Grèce m’aura prouvée, une fois encore, que l’être humain n’est finalement pas si mauvais, et que de nombreux anges gardiens veillent, ça et là, sur les routes du monde…

Voyager, c’est demander d’un coup à la distance ce que le temps ne pourrait nous donner que peu à peu.

Paul Morand, Éloge du repos

Faire de l’auto-stop en Turquie :

Suite à ma virée en auto-stop en Turquie (fin 2017, de l’Iran à la Grèce), j’ai mis à jour cet article en y ajoutant quelques conseils supplémentaires. Les voici, en espérant qu’ils soient utiles à celles et ceux qui souhaiteraient lever le pouce dans cette région du monde :

  • L’itinéraire et l’état des routes : Le réseau routier principal turc se trouve en excellent état. Les chauffeurs conduisent généralement assez vite, et vous n’aurez aucun mal à gagner les grandes villes rapidement. Les routes secondaires sont toutefois en moins bon état, mais restent tout à fait praticables, et si les véhicules se font rares, soyez sans crainte, il suffit souvent d’une voiture pour arriver à destination !
  • La police : Durant toute ma traversée du pays, j’ai été arrêtée de nombreuses fois par la police, la situation actuelle de la Turquie étant relativement tendue. Toutefois, jamais je n’ai connu de problème avec les autorités (n’hésitez pas à laisser un commentaire ci-dessous si tel fut votre cas).
  • La communication : Si peu de turcs parlent anglais, tous ont à cœur de communiquer avec les voyageurs. Les situations peuvent vite devenir cocasses : l’une des joies de l’auto-stop en Turquie ! Vous l’aurez compris, connaître quelques mots de vocabulaire pourra vous être utile.
  • Les zones à éviter : La situation étant susceptible d’évoluer rapidement, il est préférable pour tout voyageur souhaitant se rendre en Turquie de se renseigner sur le contexte géopolitique. Je vous recommande, bien que les informations soient toutefois à prendre avec des pincettes, de jeter un œil au site du Ministère des affaires étrangères français.
  • Le matériel : Pour vous lancer, pas besoin d’équipement spécifique. Cependant, pour faciliter votre aventure, n’hésitez pas à apporter avec vous un marqueur de qualité (voire une ardoise Velleda, pour écrire de jolis panneaux), un gilet jaune réfléchissant et une lampe de poche puissante (pour la nuit), un long chèche (pour grimper à l’arrière des véhicules ou contre le froid), une discrète sacoche de sécurité (pour ranger votre passeport et votre argent), une housse imperméable (pour votre sac, selon la saison), un chargeur portable (utile si vous utilisez beaucoup Maps Me) ainsi que l’indispensable livret G’Palémo (guide illustré permettant de vous faire comprendre aisément si vous ne parlez pas turc).
  • Autres ressources : Enfin, je vous encourage à lire mon guide gratuit pour faire du stop, vous y trouverez une multitude d’informations.

Pour aller plus loin, n’hésitez pas à retrouver l’intégralité des articles concernant mon long voyage sur la Route de la Soie, et également ceux relatifs à mon tour du monde, ainsi que ma philosophie de vie nomade !

Enfin, si vous avez eu l’opportunité de voyager en auto-stop en Turquie, nous je serais heureuse de lire votre retour d’expérience dans les commentaires ci-dessous…

6 thoughts on “Autopsie d’une journée d’auto-stop, d’Istanbul à Athènes”

  1. Et bien, quelle entrée en fanfare pour vous! Quelle joie qu’il y ai tant d’aide sur les routes et postes frontaliers, qui l’eut cru!
    La baignade, bien qu’abrégée, devait être très agréable après une telle route.
    Bonne visite d’Athènes!

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